Démocratie & Socialisme
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Une photographe révolutionnaire dans la guerre d’Espagne

Gerda Taro

Irme Schaber - Éditions du Rocher - 2006 - 23 €

samedi 27 janvier 2007 par Philippe Lewandowski

 
Fascinant destin que celui de Gerta Pohorylle, devenue Gerda Taro. Ni le sous-titre français ni le sous-titre allemand original de l’ouvrage (Fotoreporterin im spanischen Bürgerkrieg = Femme reporter photo dans la guerre civile espagnole) ne rendent cependant compte de l’ensemble de l’ouvrage, qui constitue un singulier essai de biographie complète, agrémenté de 64 pages de photographies.

Née le 1er août 1910 à Reutlingen en Allemagne dans une famille de commerçants juifs immigrés de Galicie orientale, elle est aidée dans son éducation par sa tante qui souhaite ainsi faciliter une ascension sociale en direction de la grande bourgeoisie. Mais pour se protéger des moqueries antisémites des enfants de sa génération, Gerta prend très tôt l’habitude de ne rien laisser deviner de ses origines juives aussitôt franchies les portes de sa demeure, et soigne élégamment sa mise.

La montée du nazisme la mène à fréquenter régulièrement de jeunes militants dans un curieux cercle réunissant membres et sympathisants d’organisations diverses en dépit des rivalités fratricides de leurs dirigeants : SAP, KPD, SPD. Si Gerta n’adhère formellement à aucune de ces organisations, elle n’en devient pas moins une sympathisante active.

L’arrivée de Hitler au pouvoir est lourde de conséquence pour ces jeunes gens, bientôt forcés à la clandestinité ou à l’exil, non sans passer par un bref séjour en prison pour Gerta qui en sort grâce à son passeport polonais. C’est à Paris que Gerta se retrouve dans la communauté d’exilés allemands qui vivotent plutôt mal que bien et dont les discussions sans fin se déroulent dans les cafés : les militants du Sap semblent alors les plus proches de sa sensibilité. Période de vaches maigres, mais aussi moment de la rencontre, en septembre 1934, du photographe hongrois André Friedmann, le futur Robert Capa. Cet amoureux entreprend de l’initier sérieusement à son métier, et les remarquables aptitudes de son élève la font rapidement évoluer du statut de manager chargé de la commercialisation à celui de photographe professionnelle. Dans un objectif de pur marketing, le couple prend alors les noms qui les rendront célèbres : Robert Capa et Gerda Taro.

Photos de manifestations du Front populaire et reportages dans des usines en grève occupées sont l’occasion d’une première immersion dans un mouvement révolutionnaire de masse, lorsque, le 18 juillet 1936, éclate le putsch franquiste. Dès le 5 août, Gerda et Robert arrivent à Barcelone : Tout d’un coup, nous eûmes la révolution sous les yeux (p.150).

Les images de Capa et de Taro visualisent leurs vues et leurs points de vue sur la réalité espagnole (...). Elles apparaissent comme des documents honnêtes et de grande signification, précisément à cause de leur partialité sans déguisement et le refus de nier l’existence de la tête derrière la caméra (p.154) : barricades transformées en terrains de jeu pour des enfants coiffés de calots marqués FAI, miliciennes s’exerçant au tir, trains surchargés de soldats partant pour le front d’Aragon,...

L’évolution de la situation entraîne visiblement l’évolution de Gerda, qu’Irme Schaber analyse ainsi : La collaboration de Gerda à " Ce soir " ainsi que son milieu madrilène de l’Alianza montrent qu’elle s’était rapprochée du courant principal de la politique de force ; le quotidien français et l’association des intellectuels espagnols étaient d’orientation communiste. Il n’existe cependant pas d’indices d’une révision consciente de l’orientation qui avait été la sienne jusque là ; elle éprouvait probablement ce processus de rapprochement comme un geste réflexe par rapport à la réalité de la guerre (p.199-200).

La jeune femme, par son entrain, sa joie de vivre et sa beauté acquiert une popularité exceptionnelle, rencontre nombre de célébrités, et photographe téméraire, se rend autant qu’elle le peut en première ligne de front : Guadalajara, Brunete... Elle y trouve la mort le 26 juillet 1937.

Son destin posthume traverse en cinquante ans des oscillations surprenantes : flamme symbolique, semi-oubli, dénigrement, icône dans le style stalinien...

Sa biographie par Irme Schaber, primée en Allemagne, constitue une remarquable déconstruction de cette icône, et parvient à la transformer en histoire de la vie d’une femme réelle, du shtetl originaire à la modernité, à la liberté toujours revendiquée et assumée, mais également vécue comme compréhension de la nécessité.

À lire pour se préparer à mieux comprendre l’exposition itinérante de son œuvre prévue en 2007 à New York, Londres et Paris.

Philippe Lewandowski

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