Démocratie & Socialisme
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Sport, fric et pouvoir

samedi 12 janvier 2008 par Jean-François Claudon

 
Cette année, les JO auront lieu dans un pays qui, bien qu’en quête de respectabilité, ne cesse d’opprimer son peuple. Il n’est donc pas inutile de revenir sur les liens qui unissent sport, violence et économie. On assiste en effet actuellement à une radicalisation de la violence capitaliste dans le cadre d’un sport de masse mondialisé.

Violence dans les stades ; violence sur les corps des athlètes surentraînés et surmédicalisés ; violence contre l’éthique du sport dans les alcôves du CIO et de la FIFA ; violence enfin contre les peuples à qui l’on fait payer la facture. Ainsi, le coût des JO d’Athènes pour la nation grecque a été considérable : « on l’estime à 5 % de son PIB, alors que, jusqu’à présent, il n’avait jamais dépassé 1,5 % du PIB pour un pays organisateur » [1]. Mais cette croissance de la violence dans le sport de masse occulte la mutation essentielle du sport depuis la fin de l’Ancien Régime, à savoir le processus de civilisation qui a permis, grâce à l’apparition de règlements rigoureux et uniformisés, de formaliser la violence de l’affrontement physique, donc de la nier ou, tout du moins, de tenter de la maîtriser. Ainsi, pour le socilogue Elias, « le sport est, en fait, l’une des grandes inventions sociales que les hommes ont faites sans les avoir planifiées. Il permet aux individus de se libérer dans l’excitation d’une lutte qui nécessite effort physique et adresse, mais minimise les risques de blessures graves » [2]. Le sport, comme lieu où se déchaîne l’agression libérale visant à détruire tout ce qui existe de solidaire dans notre société, mais également comme lieu d’humanisation de l’homme : c’est cette tension qui définit peut-être le mieux ce qu’est le sport.

Le sport est avant tout une pratique physique éminemment sociale. Il se distingue précisément de ce que l’on appelle le jeu, car ce dernier ne se comprend que dans un espace-temps d’Ancien Régime et ne prend sens que dans les normes de la communauté, nécessairement différentes de celles du village voisin. C’est donc tout d’abord dans l’uniformisation des coutumes et dans la création de règles intangibles, que la notion de sport se déploie. Faire du sport, c’est sortir de son village et abandonner le jeu de quilles de rigueur les jours de fêtes. Dans le sport, il y a nécessairement rupture avec le calendrier des fêtes religieuses. Le temps du sport naissant, « c’est d’abord celui des rencontres et des championnats, avec leur cycle propre, leur déroulement indépendant des fêtes traditionnelles : un bouleversement facilité sans aucun doute par la société industrielle et la naissante société des loisirs » [3].

Les curés ne se sont jamais résignés à perdre le contrôle qu’ils avaient jusque là sur les âmes et les corps des jeunes générations : d’où le patronage, et les clubs de foot cléricaux. Cette rivalité entre espace-temps clérical et laïc s’exprime bien sûr dans les villages, mais surtout dans les villes en voie de laïcisation et où tend à se concentrer la classe ouvrière. Dans de nombreuses villes, l’existence de plusieurs clubs de foot exprime à sa manière les fractures et des contradictions travaillant le corps social. Ainsi, à Rome, l’AS Rome était le club des ouvriers et il s’opposait de façon frontale à la Lazio, club des bourgeois et des cléricaux, puis des fascistes. Dans d’autres pays, les divisions exprimées peuvent être plus complexes. Ainsi, les Celtics de Glasgow, catholiques et populaires, vouent une haine inexpiable au club de nantis protestants que constituent les Rangers.

Face à la mise en place des premiers « grands spectacles » sportifs à la fin du XIXe siècle4, se développe donc un sport qui, dès sa naissance, tente de s’extraire des carcans de l’idéologie dominante. Ce sport solidaire est défendu par les premières organisations syndicales, les mairies socialistes ou encore les associations laïques. Il ne s’agit non plus de sélectionner les "talents" pour en extraire ensuite tout le potentiel, mais d’assurer à tout individu le droit de développer ses facultés physiques, tout comme l’école publique permettait le libre épanouissement de ses capacités intellectuelles.

Le mouvement ouvrier naissant comprenait également qu’il fallait promouvoir un principe régulateur autre que la concurrence entre les individus et la compétition généralisée, corollaires du succès individuel. Ainsi, dans le sport solidaire, l’uniformisation de la pratique et la maîtrise de la violence dans l’effort n’est pas synonyme d’animosité et, par suite, de nationalisme exacerbé. C’est en ce sens que les ébauches de sport moderne, mais solidaire, confirmait cet acquis de civilisation qu’était la domestication de la violence, tout en conservant du jeu d’Ancien Régime son caractère ludique et fraternel.

Ce sont les marques de cette aspiration à un sport populaire et démocratique, sans être populiste, que l’on retrouve dans les revendications des travailleurs lors du Front populaire [4] et à la Libération. Il existe donc bien une alternative qui a déjà pu être expérimentée face au sport-fric et au sport-spectacle. Et elle n’a rien à voir avec les "héros rouges" venus de l’Est, bourrés d’EPO et concourant pour la gloire de leurs patrie, dont les compétiteurs chinois, alter ego des sportifs « bourgeois » sont les derniers avatars.

Jean-François Claudon

Notes

[1] Cf. "Jeux Olympiques, à quoi sert le sport bourgeois ?", in Le Cri des Travailleurs, n°14, septembre-octobre 2004.

[2] "Sur le sport et la violence", in ELIAS N. et DUNNING E., Sport et civilisation. La violence maïtrisée, Fayard, 1994, p. 225.

[3] VIAGARELLO G, Du jeu ancien au show sportif. La naissance d’un mythe, Seul, 2002, p. 58.

[4] Sur cette question, voir Kergoat J., La France du Front Populaire, La Découverte, 2006 (rééed.), p. 360-364.

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