Démocratie & Socialisme
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« Bienvenue chez les Ch’tis », Germinal comique

... et débat !

samedi 19 avril 2008 par Philippe Marlière, Maître de conférences en science politique à l’université de Londres, Pierre Ruscassie, Vincent Presumey

 
Le succès du film de Dany Boon est remarquable : plus d’un quart de la population française, toutes régions et générations confondues, a vu à ce jour cette comédie. Cet engouement est d’autant plus inattendu que l’action se déroule dans le Nord-Pas-de-Calais, une région méconnue dans laquelle – nous enseigne l’œuvre de fiction – la population autochtone parle une langue distincte du Français : le Ch’timi.

Les clivages centre-périphérie (Paris-province) ou nord-sud existent dans la plupart des pays européens. Ces rivalités régionales renvoient, dans tous les cas nationaux, à une opposition d’une double nature : culturelle et de classe. Dans le cas français, une lecture stéréotypée perçoit le nord comme une région économiquement défavorisée, à forte densité ouvrière, donc culturellement frustre. Inversement, on associe au sud le dynamisme économique, un art de vivre supérieur et une population généralement sophistiquée. Dans ce film, Dany Boon cultive les stéréotypes négatifs à propos du nord pour démontrer que cette région n’est pas l’enfer décrit par la plupart des sudistes. Grossissant délibérément les clichés anti-nord, Boon fait le pari de démythifier la perception négative que l’on a généralement de cette région. La satire produit un effet paradoxal : se conformer aux poncifs sur le nord pour en révéler la beauté cachée.

Le film aborde le double registre culturel et classiste. Culturel d’abord, avec la mutation dans le nord du directeur de la poste à Salon-de-Provence (Kad Merad), à la suite d’une faute professionnelle (le nord comme peine de prison symbolique). Cette partie du film épuise le répertoire des représentations fantasmagoriques du nord. L’intrigue et les gags s’enchaînent de manière prévisible (le Pôle-Nord, la sonorité grotesque d’un Ch’timi largement imaginaire, la laideur des paysages, etc.). La caricature est le propre de la comédie et appelle le rire (fût-il gras). Cette mise en train fait rire le public car elle exprime un racisme anti-nord sans fard, tellement outré qu’il ne peut que susciter l’hilarité de tous. Dans une courte apparition, Michel Galabru illustre jusqu’à l’absurde la représentation fantasmée de l’enfer du nord.

Le Ch’timi est-il l’attribut culturel essentiel des nordistes ? Rien n’est moins sûr. Seule une minorité de nordistes parle le patois. Et encore cette pratique est-elle socialement et générationnellement connotée : le français mâtiné de Ch’timi est essentiellement pratiqué par les personnes âgées en milieu rural. Il est ainsi invraisemblable que les postiers à Bergues puissent interpeler les usagers du bureau de poste en patois. Le film donne faussement l’impression qu’à Amiens, Calais ou Armentières, les Ch’tis parlent le même patois. En fait, le Ch’timi n’est pas une « langue » unifiée, mais peut connaître des variations d’une localité à une autre. Le Ch’timi relève surtout de la sphère privée, amicale ou familiale, celle de la détente et du loisir. On plaisantera occasionnellement en patois entre amis ou en famille, mais pas sur le lieu de travail. C’est la langue de la transgression, du « mauvais Français » comme l’ont inculqué les instituteurs de la République à des générations d’écoliers. « Ecraser le patois », c’est être « cancre », « inculte ». En réalité, ce qui caractérise les nordistes n’est pas tant le Ch’timi qu’un accent régional prononcé et reconnaissable (comme celui des sudistes).

Le sur-emploi anachronique du Ch’timi dans le film n’est pas fortuit : il permet de souligner à gros traits la nature « accueillante » et « populaire » des nordistes et de suggérer en même temps qu’ils sont un peu « babaches » (primaires). Non seulement les personnages principaux parlent un patois incompréhensible, mais ils sont aussi laids et obèses (à l’exception d’Anne Marivin, la postière), inactifs ou oisifs, et bien entendu, ont un penchant pour la bouteille. La banderole des supporteurs du PSG était injurieuse, mais elle n’a fait que paraphraser de manière ironique le message que véhicule implicitement le film de Dany Boon. Le scandale qu’elle a provoqué en France peut donc paraître paradoxal car la source de son inspiration se trouve bien dans cette comédie. La colère du maire socialiste de Lens à cette occasion peut prêter à sourire. Le groupe socialiste de la région Nord-Pas-de-Calais n’a-t-il pas financé à hauteur de 600000 euros le film de M. Boon ? Cette décision a d’ailleurs suscité l’incompréhension et la colère d’une grande partie de la population nordiste.

On notera enfin que les principaux personnages travaillent à la poste. S’agit-il d’une promotion d’un service public essentiel et un pied de nez indirect à la rupture néolibérale promise par le sarkozysme ? On peut le comprendre ainsi, mais une lecture symétrique est possible : ces postiers sont des fonctionnaires pépères (des « bringueurs » invétérés), pas très professionnels (Dany Boon en postier alcoolique) ; bref le nord que l’on donne à voir ici se conforme à l’imagerie dominante d’une région à la main-d’œuvre peu qualifiée et peuplée d’assistés sociaux.

Le film dégage un pessimisme social, accentué dans le dénouement de l’histoire : après trois années de purgatoire dans le nord, le directeur s’en retourne vers le paradis sudiste (en réalité, nombre d’exilés involontaires dans le nord décident de s’y établir).

« Bienvenue chez les Ch’tis » est donc une comédie ambiguë. Bien intentionnée, elle campe un Germinal comique, mettant en scène un prolétariat dévoué, mais pas très futé, dans une région économiquement arriérée. Bon gré, mal gré, ce film flatte les principaux poncifs anti-Nord : serait-ce la raison de son succès commercial phénoménal ?

Philippe Marlière


Philippe,

Je suis d’accord avec le début de ton article (sa partie "compte rendu") mais, à partir du passage sur la banderole du PSG, je ne suis plus vraiment d’accord : je ne crois pas que cette banderole traduise le message du film.

Qu’elle ait existé montre que certains sont cyniquement prêts à utiliser l’auto-ironie exagérée, caricaturale de son interlocuteur pour reprendre cette caricature à leur compte et s’arroger le droit de le rejeter, versant ainsi dans le racisme. Mais l’ironie envers soi n’autorise personne à poursuivre ainsi en la transformant. A mon avis l’auto-ironie appelle plutôt l’interlocuteur à pratiquer une auto-ironie symétrique. Je trouve que la qualité d’accueil qui apparaît et l’humour partout présent, etc, rendent les Ch’tis (ou ceux qui sont présentés ainsi) très sympathiques.

Une seule facette va dans le sens que tu présentes : la décision du directeur de repartir dans le sud après 3 années chaleureuses. J’ai trouvé cette conclusion décevante, surtout quand on sait qu’elle n’est pas une vérité statistique : mais l’inverse aurait peut-être paru prétentieux de la part du réalisateur, perçu comme porte-parole des Ch’tis.

Ignorant de cette question linguistique, j’ai cru comprendre que le ch’timi était une variante du français qui se distinguait de la variante francilienne par l’accent, la prononciation et quelques mots spécifiques, comme se distingue le québécois. Mais, même si ce que j’ai cru comprendre est vrai, que le Ch’ti n’est pas une autre langue, il me semble que tu devrais l’appeler "dialecte" et non "patois". Le terme de "patois" me paraît péjoratif, même s’il est utilisé par ses locuteurs (qui, comme souvent pour les dominés, s’identifient au sobriquet que les dominants leur donnent).

Amicalement,

Pierre Ruscassie


C’est marrant, car j’ai fait - trés spontanément aprés avoir vu le film - un article qui dit à peu prés le contraire de ce que dit Philippe ! (ci-dessous, diffusé par mail dans la Lettre de Liaison du Militant). Il n’y pas là matière à polémique car à mon avis nos réactions se complètent. La réaction de Philippe qui, si j’ai bien compris connait bien le Nord et en vient peut-être (en tous cas tu le connais bien mieux que moi) me fais penser à celle des gens cultivés du Midi qui, il y a longtemps, se plaignaient de l’image donnée par les films faits à diverses époques d’après Pagnol -une image de rustiques rigolos un peu balourds-, loin de cette image de dynamisme économisme que tu as vu dans ce film et dont tu dit qu’elle serait l’image du "Midi" ce qui risque inversement d’étonner nos lecteurs méridionaux. Nos intellos provençaux anti-films de Pagnol avaient d’excellents arguments évidemment, mais ils ne voyaient pas ce que le succès populaire de ces films comportait de positif pour eux dans la conscience des français. Là, c’est un peu pareil me semble-t’il, car l’ambigüité que tu soulignes dans ton article -réelle, je le réalise aprés t’avoir lu- , est certainement très perceptible pour des nordistes militants et des gens au courant que le Ch’ti c’est pas tout à fait ça pour le moins ... ., mais franchement pour le gros du public -et n’étant ni au Nord ni au Midi mais dans le centre c’est lui que j’ai vu dans la salle ! - je suis convaincu que leur rire devant ce film était de nature sympathique et pas fondé sur les ambiguïtés que tu signales. A mon avis la réaction du public est majoritairement aux antipodes de la banderole des connards du PSG et non pas dans le même registre -à moins de prendre les français en général, par un "racisme" généralisant les clichés anti-ch’tis comme anti-provençaux, etc., pour des gros beaufs ! Je laisse la rédaction voir si elle veut mettre ou pas mes remarques et mon petit article en parallèle ou en courrier des lecteurs, etc.

Bien cordialement,

Vincent Presumey

Derrière les Ch’tis.

Bienvenu chez les Ch’tis, le film de Dany Boon, a fait 16 millions d’entrée. Le quart de la population est allé le voir, alors qu’il n’y avait pas eu de battage publicitaire sortant de l’ordinaire au départ. La masse des salariés d’âge moyen y est allée, alors que le film est un peu moins populaire chez les jeunes, qui semblent moins goûter cette forme d’humour. Mais celle-ci n’est pas du type "Bigard", grossier, sexiste et fondé sur la violence sociale. Évidemment, c’est un peu gros, c’est basé sur les accents et les gros mots, et il y a même une scène de cuite que l’on n’oserait plus, en ces temps de bienséance hypocrite, présenter comme comique dans bien d’autres films. Evidemment ce n’est probablement pas un chef-d’œuvre immortel du cinéma. La question n’est pas là. Psychologiquement, socialement, politiquement, il s’est passé quelque chose autour de ce film qui doit nous intéresser en tant que militants.

L’histoire aurait pu être imaginée bien avant tant elle s’est réellement produite plus d’une fois : un fonctionnaire du "Midi" est muté dans le "Nord"’, il le vit comme une catastrophe, mais il est tellement bien accueilli par les Ch’tis qu’il pleurera quand il lui faudra repartir. Là-dessus, se brodent diverses péripéties mais l’essentiel est là. Et dans cette trame nous avons, sans doute inconsciemment, une imagerie de l’identité nationale française qui se joue : du Midi ou du Nord, tous des braves gens, tel est en gros le "message". Le Midi marseillais et le Nord-Pas-de-Calais étant les deux extrêmes par rapport à Paris, mais séparés souvent par des représentations méprisantes que les méprisés peuvent se construire les uns envers les autres, leur association fonde le comique et une tendresse réelle, que la masse du public, puisque ce sont les masses qui sont allées voir ce film, éprouve profondément sans doute aucun.

Qui plus est, il n’est pas indifférent du tout que les héros du film soient des salariés, et même des petits fonctionnaires ou ex-fonctionnaires : des postiers ! Et qui visiblement ne sont pas très rentables, mais sont au coeur de la vie sociale et sentimentale de leur cité !

Le Nord-Pas-de-Calais est la région la plus ouvrière de France, depuis longtemps, elle a été sinistrée par les liquidations d’industries dans les mines, le textile, la métallurgie ...

Comme sa soeur, la Wallonie belge, elle a été systématiquement associée à une image de "perdants", à laquelle est opposée, dans le cas belge, la Flandres soi-disant "gagnante" ; et dans la vie et les relations sociales du département du Nord, la redynamisation de la ville de Lille comme nouveau pôle "branché". Mais la masse des gens du Nord, exploités, puis mis au rebut, ont été dévalorisés -une dévalorisation morale qui reflète la dévalorisation de la force de travail dans le capitalisme contemporain. Cette dévalorisation a culminé dans les affaires de Bruay-en-Artois dans les années 1970, puis Dutroux en Belgique dans les années 1990, qui ont mis en scène la transformation des enfants des prolétaires mis au rebut en choses de pervers ou sadiques aisés, l’affaire d’Outreau quant à elle ayant montré ensuite la tendance de l’appareil judiciaire à considérer effectivement comme coupables, c’est-à-dire comme "pédophiles et consanguins", le peuple ouvrier et chômeur du Nord, conduisant à une erreur judiciaire massive -pour combien d’erreurs non débusquées ?

La mentalité des hauts fonctionnaires de la justice et de la police qui ont sévi dans l’affaire d’Outreau, comble de la haine sociale et du mépris pour les gens du Nord, c’est cela même qui est contredit tranquillement par l’affluence populaire pour voir un film sympathique sur eux. On est donc en droit de se demander si l’opération de la banderole de supporters du PSG du club "Boulogne boy’s", Ch’tis chômeurs, pédophiles et consanguins, n’est pas directement une réponse à ce sentiment -il y a aussi une banderole qui joue un certain rôle, inverse, dans le film. Le message des abrutis fascisants qui ont organisé cette saloperie et de leurs complices, dont la psychologie, comme toujours avec cette engeance, est parente de celles des juges et des policiers traqueurs de Ch’tis pédophiles fantasmés à Outreau, n’est pas seulement un "message de haine" contradictoire au soi-disant "esprit du foot" : par sa connotation sexuelle et génétique, il exhibe les fondements sociaux des fantasmes racistes.

Les 16 millions de spectateurs à mettre dans la balance de l’autre côté sont finalement bien rassurants ...

Vincent Présumey


Cette discussion est intéressante et on devrait plus souvent penser à ce genre de débats aussi. Au passage Gérard nous a prouvé si on en doutait qu’il est surbooké puisqu’il n’a pas eu le temps d’aller voir les Ch’tis : mais c’est une tache politique, ça, d’aller voir les Ch’tis, alors t’as pas le choix, et ça passe encore, alors ... Sur le fond, je crois que Philippe a un regard plus acéré et donc plus exact sur le film lui-même, mais le phénomène le plus important ici c’est pas le film, c’est le public, et là je crois que c’est moi ainsi que Pierre qui avons raison sur le fait qu’il ne faut pas mettre en parallèle, mais plutôt en opposition, les sentiments exprimés par le public en général et ceux exprimés par la banderole du PSG.

La majorité du public aurait donc une interprétation (plus ou moins inconsciente) plus "gauche" que le film en lui-même, pourrait-on dire. Il est important d’expliquer ça aux gens du Nord que le film a pu choquer ou chagriner, car sinon ils vont avoir le sentiment d’être en but à une forme de racisme du reste de la France qui serait largement majoritaire, ce qui n’est pas vrai ... et serait donc une erreur d’appréciation s’inscrivant en opposition avec la réalisation du Front Unique Ouvrier, non de diou de nom de diou !

Nos jugements politiques sont parfois formés à notre insu par des impressions subjectives, d’où l’importance d’échanger les infos et les impressions, car Philippe a vu ce film en compagnie non du public populaire de métropole mais de l’émigration high-tech de la City, qui s’est comportée avec mépris, ce qui à mon avis confirme plutôt mon impression que le racisme anti-ch’tis est le fait du capital et de l’État et des connards (ce qui certes fait du monde, mais pas la majorité ! ). Mais justement ce n’est pas l’ambiance des salles obscures qu’on avait on the continent ... Sur la poste : je comprend l’interprétation critique sur une image de facteurs toujours bourrés, mais elle est ambiguë là encore parce que pourquoi il est bourré, le facteur ? parce que les gens ils l’aiment bien alors ils lui payent la goutte ... Il se trouve que j’en ai parlé avec des facteurs qui fréquentent les manifs (Moulins est une petite ville) et ce qu’ils en disent c’est que "c’est plus comme ça et que c’est bien dommage" !

Vincent


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