Démocratie & Socialisme
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Mai 68, toujours...

Interview de Gérard Filoche dans le Journal d’Elbeuf

mercredi 21 mai 2008

 

Quelles ont été les avancées en terme de règlement du travail après mai 68 ?

Gérard Filoche : Mai-juin 68, c’est la plus grande grève générale de l’histoire de France, et sans doute de l’histoire de l’humanité, si on met en relation le nombre de grévistes et le nombre de salariés concernés par le mouvement.

Incontestablement, c’est la question des salaires qui a été au coeur du démarrage et de l’extension du mouvement, mais l’oppression dans l’entreprise, l’exploitation assez féroce, cadenassée, qui régnaient ont poussé l’ensemble du salariat vers cette grève. La réduction du temps de travail (revenir vraiment aux 40 h) est l’autre motif face des heures supplémentaires à tire-larigot, et donnant un salaire insuffisant pour vivre décemment.

On y a gagné aussi des droits syndicaux, et des droits “invisibles” (plus de respect, de la dignité, des "petits chefs" muselés). Par contre l’abrogation des néfastes ordonnances de De Gaulle et Pompidou qui mettaient à mal, déjà, la Sécurité sociale (et qui avaient fait l’objet de grandes manifestations les 17 mai 1966 et 1967) n’a pas été obtenue. Et sans doute, le rapport de force était tel que, peut-être, à Grenelle, des revendications plus importantes auraient pu être arrachées. Mais déjà, 33 % d’augmentation de salaire, et même 55 % pour les ouvriers agricoles, ce n’est pas mal ! Si on gagnait la même chose aujourd’hui, cela porterait le Smic actuel à 1750 euros...

Qu’en reste t-il 40 ans plus tard ?

GF : La force propulsive de mai 68 n’est pas épuisée. La preuve c’est que Sarkozy veut encore "’liquider mai 68". Il faut être un bien petit homme pour vouloir liquider une si grande page d’histoire. Mais 40 ans après cela l’obsède encore. Il est vrai que la succession de mouvements de la jeunesse et du salariat inspirés de 1968 depuis quarante ans font toujours peur au patronat : 1973 (loi Debré) 1986 (Malik Houssekine) 1994 ( CIP) Novembre Décembre 1995 (plan Juppé), 2003 (retraites) 2006 (CPE)... Nous sommes capables de grands mouvements d’ensemble pour défendre, conquérir des droits sociaux : 71 % des français croient que Sarkozy ne tiendra pas 5 ans, 78 % estiment que mai 68 fut un grand mouvement social, positif, 61 % croient qu’il y aura d’autres mai 68. Moi aussi, et je milite pour !

Vous êtes membre de la CGT depuis 1962, votre engagement politique a t-il été un handicap dans l’exercice de votre profession d’inspecteur du travail ?

GF : Pourquoi cela le serait -il ? Nous sommes des fonctionnaires indépendants mais pas neutres. Notre travail est de faire respecter l’état de droit dans l’entreprise, de protéger les salariés, de sanctionner la délinquance patronale. Il y a de quoi faire ! La convention n°81 de l’OIT nous donne comme mission "d’alerter les gouvernements en place sur le sort qui est fait aux salariés", je le fais, comme tous mes collègues. En mars 2006, deux ans après l’assassinat de deux inspecteurs du travail à Saussignac en Dordogne, nous avons fait des états généraux massifs et unanimes pour un "code du travail plus protecteur", contre les circulaires Sarkozy nous enjoignant un travail de contrôle spécifique de l’immigration... Nous étions, avec tous nos syndicats, unanimes !

A plus de 60 ans vous êtes toujours en activité, pourquoi ne prenez vous pas votre retraite ?

GF : Parce que je n’ai pas "les sous" encore, ni le nombre de trimestres, et que toutes les mesures de la loi scélérate et injuste de Fillon diminuent le niveau des retraites de toutes et tous, y compris la mienne. Mais rassurez vous, je vais la prendre très bientôt, à regret, car vous savez que j’aime mon métier.

Que faisiez-vous en mai 68 ?

GF : J’avais 22 ans, et j’habitais route de Neufchâtel à Rouen, je travaillais depuis l’âge de 17 ans, je vivais de petits boulots, pion, facteur, livreur, manutentionnaire, prof de philo, conducteur de diesel en second, j’étais à la fois étudiant à Mont Saint-Aignan et fils d’ouvrier SNCF (mon père, sédentaire était menuisier au dépôt de Rouen - Orléans), et d’une aide soignante (ma mère travaillait à la clinique Jeanne d’Arc). C’est vous dire si j’étais au croisement des luttes sociales, à la fois à la CGT et à l’UNEF. Je fus membre du comité de grève des étudiants de Rouen et animateur, je crois, très actif de tout ce qui s’est passé, meetings, manifs, rencontres étudiants et salariés. J’exprimais en moi mai 68 avant qu’il ne surgisse et depuis quarante ans je continue...

Dan Lemonnier Journaliste/photographe territorial

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