Démocratie & Socialisme
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Un livre de Pierre Péan

« Le monde selon K. »

vendredi 13 mars 2009 par Jean-Jacques Chavigné

 

L’intérêt du dernier livre de Pierre Péan réside dans la façon dont il retrace le parcours politique et médiatique (sans doute un pléonasme) de Bernard Kouchner mais aussi dans les réactions qu’il suscite aussi bien de la part des grands médias que de Kouchner lui-même. Ces réactions, en effet, se limitent le plus souvent à la critique du dernier chapitre du livre de Pierre Péan «  L’Afrique, le fric… » et à celui intitulé « La Reine Christine ».

Les jugements portés, les faits rapportés dans ces deux chapitres ne sont certes pas anodins.

Le mélange des genres (niés par Kouchner) entre la casquette publique de celui que Raffarin (alors Premier ministre) avait fait nommer président d’un organisme public «  Esther » et la casquette privée de « consultant  » n’est pas du meilleur effet. Pierre Péan n’hésite pas à mettre les points sur les « i » : « Désormais, Bernard Kouchner rencontra les décideurs en matière de santé publique des pays du Sud, essentiellement en Afriques, au double titre de patron d’Esther, de qui les ministres des pays visités espèrent des subventions, et de patron d’une société de consultants à laquelle ils sont susceptibles de confier des missions plus ou moins indispensables, plus ou moins lucratives ».

Pour Pierre Péan, la nomination d’un ami de Bernard Kouchner, Eric Darbon, comme ambassadeur extraordinaire à Monaco n’est pas, non plus, sans poser quelques problèmes. D’autant, qu’une fois nommé à ce poste, Danon continuera à tout faire pour recouvrer les factures impayées à la société Imeda. Société qu’il dirigeait et dont Bernard Kouchner « a lui-même, écrit Pierre Péan, favorisé ces contrats et exécuté certaines des prestations ». Finalement Eric Danon obtiendra que le Gabon verse les 403 500 euros restant dus à Imeda mais Nicolas Sarkozy le débarquera de son poste d’ambassadeur.

Pourtant, Pierre Péan le reconnaît volontiers « Bernard Kouchner n’a pas toujours été un homme intéressé ».

Le chapitre mettant en scène l’épouse de Bernard Kouchner, Christine Ockrent (« la Reine Christine ») rappelle qu’elle fut, en février 2008, nommée directrice générale de « France Monde », une holding regroupant les participations de l’Etat dans les différentes chaînes de radio et de télévision internationales, et élevée, à la demande du quai d’Orsay, au rang d’officier de la Légion d’honneur lors de la promotion de juillet 2007.

Une « Reine Christine » qui, estime Pierre Péan, avait foulé aux pieds les règles du Service public et la charte des devoirs professionnels des journalistes français en faisant des « ménages » (animation du Forum des retraités, organisé par la Caisse des dépôts à Bordeaux en octobre 2007, animation de l’université d’été du Medef en août de la même année…) alors qu’elle était journaliste à France 3. Des « ménages  » particulièrement lucratifs puisque Pierre Péan révèle que l’agence qui s’occupait d’elle il y a quelques années « facturait 18 000 euros l’animation d’une réunion d’une demi-journée ».

Une « Reine Christine » qui, estime encore Pierre Péan, n’hésite pas, depuis sa nomination à la tête de « France Monde », à licencier journalistes ou salariés lorsqu’ils «  ne partagent pas ou se refusent à propager sans discernement la vision du mondes des hôtes du quai d’Orsay ». La liste de ces licenciements est longue : Richard Labérière, Grégoire Deniau, Ulysse Gosset, Frédéric Domont, Hugues Bocquillon, Wahib Abou Wassil, Philippe Beauvillard, Mohammad Ben Djabour, Catherine Calvet ou Daniel Albercini.

Pourtant, ces chapitres ne sont que la pointe émergée de l’iceberg. Pierre Péan a émis ces jugements les plus sévères dans les chapitres précédents. Curieusement, ces chapitres n’ont entraîné à peu prés aucune réaction des principaux médias ou de Kouchner lui-même.

Au cours de ces chapitres, Pierre Péan suit Bernard Kouchner pas à pas. Du Biafra en 1967 à sa campagne belliciste contre l’Iran en 2008. En passant par le soutien à la première intervention contre l’Irak en 1991, Sarajevo en 1992, la Somalie (et le fameux sac de riz) en 1993, le Rwanda en 1994, le rapport sur la Birmanie en 1995 qui disculpe presqu’entièrement Total de l’accusation d’avoir profité du travail forcé des populations locales, le bombardement de la Serbie et du Kosovo en 1999, le « proconsulat  » au Kosovo de juillet 1999 à janvier 2001, le soutien à l’invasion de l’Irak en 2003, le Darfour en 2005, l’action pour le renforcement des liens entre l’Union Européenne et Israël qui, selon le Président de l’Association France Palestine, Bernard Ravenel, donnera « des gages supplémentaires à l’intensification de l’occupation, au siège imposé à la population de la bande de Gaza » et doit-on maintenant ajouter, au massacre de 1400 Palestiniens au cours de l’opération « Plomb durci ».

« Le monde selon K » dissèque la dérive de Bernard Kouchner : du moraliste de Médecins sans Frontières au néoconservateur, au « néocon » que la couverture du livre montre, gonflé d’affectueuse admiration, dans les bras de Georges W. Bush.

Pierre Péan reproche à Kouchner de privilégier « l’affect, l’émotionnel, terrain d’élection d’une politique de l’instant, partisane et souvent belliqueuse » et de le faire sans vraiment beaucoup de scrupules. En affirmant, par exemple, le 25 juin 1999 que « 11 000 Kosovars ont été exhumés des fosses communes ». « Information » que le Tribunal de la Haye démentait dans la journée. Pierre Péan le souligne, le rapport de l’Onu établi par la procureur Carla del Ponte révélera, dans la plus grande discrétion d’ailleurs, que les atrocités commises par les Serbes au Kosovo n’étaient que des affabulations. Mais ces affabulations avaient, estime Pierre Péan, contribué à justifier les 58 574 missions aériennes effectuées en 78 jours sur la Serbie et le Kosovo.

L’auteur reproche également à K. de choisir « ses » victimes et non pas toutes les victimes  : les Biafrais, les Kurdes, les chrétiens libanais, les Erythréens, les Tutsis rwandais, les rebelles du Sud-Soudan, les Kosovars… Kouchner opère, en effet, un tri parmi les victimes de Saddam Hussein : il choisit les Kurdes et n’a pas un mot en faveur des Chiites massacrés par milliers.

De même, estime toujours Pierre Péan, Bernard Kouchner a-t-il décidé que les seuls assassins au Rwanda étaient les Hutus et se refuse à voir les massacres perpétrés par les Tutsis, sous la direction de celui qu’il considère comme son ami, Paul Kagame, dirigeant des FPR et président de la République rwandaise depuis 2000. Pierre Péan cite Diana Johnson (18 juin 2007 sur le site Mondialisation.ca) et sa stigmatisation de la partialité de Kouchner au Kosovo : « Comme dictateur du Kosovo du 2 juillet 1999 à janvier 2001, Kouchner a montré la nature de son humanisme (…) Il a permis que la province tombe encore plus aux mains de clans armés et de gangsters qui terrorisent depuis les non-Albanais en toute impunité » Et Pierre Péan souligne « Kouchner n’aura pas réagi avec beaucoup d’ardeur aux massacres et à l’épuration ethnique des Serbes au Kosovo par la majorité qui avait sa faveur et celle des Etats-Unis ».

Pierre Péan accuse également Bernard Kouchner d’épouser, presque systématiquement, les combats de Washington. « Pendant que Kouchner gérait civilement le Kosovo, écrit-il, les Américains y construisaient pour leur part la plus grande base de l’Otan, le camp Bondsteel. » Et, à part le Biafra où l’action de Bernard Kouchner s’inscrivait dans la politique de désinformation de la « Françafrique » (celle de Jacques Foccart et de ses réseaux), ses interventions bellicistes, son emploi souvent abusif du mot « génocide » et les campagnes médiatiques qui s’en suivaient se sont toujours situées du côté des Etats-Unis. Ses campagnes pour des « guerres justes » et le « droit d’ingérence humanitaire  » justifieront les pires aventures impérialistes au nom du bien-fondé des « guerres préventives  », dont celle contre les «  armes de destruction massive » de l’Irak reste, à ce jour, le plus sinistre exemple.

La dérive de Kouchner trouve, pour Pierre Péan, son parachèvement dans l’attaque du ministre des Affaires étrangères de Nicolas Sarkozy contre Rama Yade dans le Parisien du 10 décembre 2008 : «  Je pense que j’ai eu tort de demander un secrétariat aux Droits de l’homme. C’est une erreur. Car il y a contradiction permanent entre les droits de l’homme et la politique étrangère d’un Etat, même en France ».

Pierre Péan souligne la particulière inélégance de cette attaque mais considère qu’ « elle révèle surtout le double langage d’un homme qui a bâti toute sa carrière et sa popularité sur la notion de primauté de la morale sur la politique, et des droits de l’homme sur la raison d’Etat. »

La conclusion du livre de Pierre Péan n’étonnera donc certainement aucun de ses lecteurs : « A force de renoncements, l’ancien bénévole de Médecins sans frontières aura fait une victime de ce qui lui était le plus cher : l’image qu’il voulait donner de lui-même et à laquelle il sera, à ce train, le dernier à croire ».

Jean-Jacques Chavigné


Pierre Péan : « Le monde selon K. » Fayard. 19 euros.

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