Démocratie & Socialisme
Navigation

Réédition des "essais sur la théorie de la valeur de Marx"

Lire Isaak Roubine

dimanche 3 mai 2009 par Pierre Ruscassie

 

Isaak Roubine, militant de la social-démocratie russe, à l’origine menchevik, abandonne en 1926 ses activités politiques, qui le rendaient suspect aux yeux de Staline, pour se consacrer à son travail de chercheur et d’enseignant. Il sera néanmoins arrêté en 1930.

Dans ses « Essais sur la théorie de la valeur de Marx », publiés en 1928 et qui viennent d’être réédités par les éditions Syllepse, il approfondit ce qui constitue le cœur de l’analyse économique de Marx. Celui-ci affirme que la valeur de chaque marchandise provient exclusivement de la quantité de travail qui est socialement nécessaire pour la produire. C’est une valeur-travail. Mais il affirme aussi que dans une économie capitaliste, cette valeur produite par les travailleurs salariés ne leur revient pas en totalité : elle est partagée entre le salaire, direct et indirect, qui leur revient, et la plus-value, qui revient aux capitalistes pour leurs placements financiers, leurs investissements et leur consommation.

Cette analyse est fondamentale car, ce partage dépendant du rapport de forces entre salariés et actionnaires, elle permet d’expliquer que l’intérêt des actionnaires leur commande de faire « travailler plus » chaque salarié pour pouvoir supprimer des emplois, développer un chômage de masse, faire ainsi baisser les salaires et donc augmenter la plus-value extorquée aux salariés « pour gagner moins ».

C’est exactement ce qui s’est passé depuis 25 ans, années durant lesquelles l’offensive libérale a réussi à démanteler le code du travail pour s’opposer à toute réduction du temps de travail (sauf entre 1998 et 2000) et obtenir que les gains de productivité bénéficient aux actionnaires et non aux salariés.

C’est ainsi que, en France, de 1983 à 2008, dans la valeur-travail ajoutée, la part des salaires est passée de 71 % à 62 %. La part des profits a donc augmenté de 29 % à 38 %. C’est un transfert annuel de 150 milliards d’euros des salariés au patrons. Une part de 62 % de cette valeur-travail ajoutée est répartie entre les 91 % de salariés. L’autre part de 38 % est répartie, très inégalement, entre les 7 % de travailleurs indépendants et les 1 à 2 % de gros actionnaires.

Isaak Roubine insiste sur deux innovations fondamentales apportées par Marx.

Celui-ci fait une distinction, déjà soulignée, entre « travail » et « force de travail » : le premier constitue la valeur qui s’exprimera dans le prix des marchandises, la seconde est la richesse des travailleurs qui, dans une économie capitaliste, devient une marchandise que le travailleur doit vendre contre un salaire.

Marx opère une autre distinction, que Roubine est le premier à relever avec insistance, entre « valeur-travail  » et « valeur d’échange » : l’une exprime l’équivalence de deux marchandises en quantité de travail, l’autre en quantité d’une autre marchandise. Marx n’avait pas vu les conséquences bouleversantes de cette distinction dès lors qu’on l’applique à la marchandise « force de travail ».

Il continuait à considérer que la « valeur » de la force de travail était constituée par le « panier de marchandises » nécessaire à la reproduction de la force de travail, nécessaire à la vie du salarié et de sa famille. Cette « valeur » de la force de travail était une valeur d’échange, mais Marx n’a pas examiné les conséquences qui découlaient du fait que, si ce panier de marchandises résultait sans doute d’un travail, la force de travail était une richesse qui ne résultait pas d’un travail. Bien que distinguant valeur-travail et valeur d’échange, il n’en a pas tiré la conséquence qui s’imposait pour la force de travail  : celle-ci a une valeur d’échange et donc un prix, mais ne possède pas de valeur-travail. Roubine n’est pas allé, lui non plus, jusqu’à cette conclusion.

Toutefois, dans leur sillage, nous pouvons affirmer que la valeur-travail ajoutée par le salarié est partagée en deux prix : le salaire et la plus-value, en fonction du rapport de forces existant entre salarié et capitaliste, toujours favorable à ce dernier dans une société capitaliste.

D’ailleurs cette conception permet de résoudre un vieux problème.

Croyant que la plus-value résultait de la soustraction de la « valeur » de la force de travail à la « valeur–travail » ajoutée, Marx avait constaté qu’il ne pouvait pas effectuer le calcul de la transformation de ces « valeurs » en prix de production pour réaliser la « péréquation » des taux de profit. C’était le « problème de la transformation », longtemps resté non résolu, qui fut utilisé comme « preuve d’une erreur de fond » dans la théorie de Marx par tant d’économistes libéraux.

C’est Gérard Duménil qui trouva la solution en 1978 (« De la valeur aux prix de production » –1980) en partageant la valeur ajoutée en deux prix (salaire et plus-value) mais, curieusement, sans distinguer valeur-travail et valeur d’échange et sans faire remarquer que la force de travail n’avait pas de valeur-travail : c’est Tran Haï Hac qui apporta cette explication (« Introduction à l’économie marxiste » –1988–, co-écrit avec Pierre Salama).

L’enchaînement des essais de Roubine sur la distinction entre valeur-travail et valeur d’échange avec ceux de Pierre Salama et de Jacques Valier qui reprennent cette distinction, jusqu’à Tran Haï Hac, permet à la fois de finaliser la solution de Duménil au problème de la transformation et de redonner toute sa place à l’analyse du fétichisme par laquelle Marx explique la stabilité relative de rapports sociaux notoirement injustes.

Le « fétichisme des rapports marchands » légitime les prix tels que le marché les établit et fait croire à leur caractère objectif parce qu’il fait oublier que les rapports de forces, entre vendeur et acheteur, résultent de décisions cachées et non de la « main invisible du marché ». Roubine rappelle que le marché est un ensemble de rapports sociaux entre individus considérés comme « agents sociaux » et non un ensemble de rapports naturels entre valeurs d’échanges considérées comme « choses naturelles  ». Oublier la distinction que fait Marx entre « individus sociaux » et « choses naturelles », entre sciences de la société et sciences de la nature, entre déterminisme de la pratique et déterminisme de la matière, c’est légitimer des décisions opaques qui devraient laisser place à des décisions transparentes, prises démocratiquement.

Pour certains auteurs, cette critique du fétichisme des rapports marchands appelle à la disparition du marché et même, dans une économie socialiste de répartition des biens de consommation, à l’abandon de la référence à la valeur-travail.

Or, dans le cas d’un rapport de forces équilibré, le marché fixe le prix de la marchandise concernée exactement à sa valeur-travail et pas seulement « en moyenne » sur une grande quantité d’échanges : le marché est donc utilisable, dans une société socialiste, chaque fois que son encadrement par la démocratie permet de respecter l’égalité des droits, notamment par des prix conformes à la valeur-travail.

C’est par le respect de la valeur-travail que s’exprime l’égalité des droits. Lorsqu’il n’est pas soumis à la démocratie, nous reprochons au marché de ne respecter la valeur-travail qu’en moyenne et de rarement la respecter marchandise par marchandise, surtout lorsqu’il est soumis au capitalisme.

C’est en 1924 que Roubine expose pour la première fois les différences entre la théorie de la valeur de Marx et celle de Ricardo. En 1928 paraissent à Moscou ses « Essais », il est arrêté en 1930, lors de la période gauchiste de l’IC. On perd toute trace de lui en 1937, lors des procès de Moscou.

Ses essais sont réédités à Detroit en 1972 puis, en 1980 aux éditions Maspero, sous l’influence de Pierre Salama, qui a publié « Sur la valeur », et de Jacques Valier ,qui publie « Une critique de l’économie politique » en 1982.

Cette réédition des « Essais » par les éditions Syllepse permet de renouer avec ces débats et de réexaminer la place que doivent prendre dans l’économie mondiale les « biens publics mondiaux », le rôle qui doit être dévolu au marché soumis à des rapports sociaux démocratiques, et la critique des fétichismes attachés à toutes les formes de domination.

Pierre Ruscassie


- « Essais sur la théorie de la valeur de Marx ».

- Collection Mille marxismes.

- Auteur : Roubine Isaak Illitch. Parution : mars 2009, 341 pages, 24 euros. ISBN : 978-2-84-950-21-81.

Loading
Abonnez-vous à la revue "Démocratie & Socialisme"
Abonnez-vous à la lettre de D&S par courriel
Rejoindre le groupe des amis de  D&S sur lacoopol.fr
Au boulot ! La chronique de Gérard Filoche dans l'Humanité Dimanche