Démocratie & Socialisme
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Il y a trente ans débutait l’ère Thatcher...

ou le début des années terribles pour le salariat britannique

samedi 12 septembre 2009 par Julien Guérin

 
Il y a un peu plus de trente ans, en mai 1979, les travaillistes britanniques subissaient une grave défaite conduisant au pouvoir les conservateurs dirigés par Margaret Thatcher depuis 1975. Au-delà du fait politique, cette date constitue un vrai tournant idéologique. C’est en effet le début d’une vaste révolution conservatrice d’inspiration néo-libérale et autoritaire qui va changer la face de la société anglaise et, plus généralement, la physionnomie de toute la gauche continentale ainsi que celle des rapports de forces mondiaux.

L’arrivée au pouvoir des conservateurs britanniques est suivie, un an plus tard, de la victoire de Reagan aux Etats-Unis. La gauche francaise qui l’emporte en 1981 et tente, dans un premier temps, de mener une politique de rupture avec l’ordre capitaliste, arrive donc au plus mauvais moment. Elle va largement se situer à contre-courant des grandes puissances capitalistes et être rapidement acculée à la défensive puis au repli. Il est essentiel de saisir toute la portée de ce tournant en procédant à un examen approfondi des années Thatcher. Elue dans un contexte de crise économique et sociale aigüe, la nouvelle 1er ministre va imposer une cure de libéralisme sans précédent à son pays. Elle s’inspire des théories économiques des Chicago Boys qui sévissent au même moment dans le Chili du sinistre Pinochet.

Durant sa campagne elle s’en était pris avec vigueur à l’Etat-providence britannique (mis en place par les travaillistes après la seconde guerre mondiale) reposant, un peu comme en France avec les réformes inspirées par le projet du CNR, sur un secteur nationalisé, des assurances sociales et une fiscalité redistributive. Thatcher voit dans ce que l’on a pu qualifier d’« îlots de socialisme », la source de tous les maux de la Grande-Bretagne. Elle va le détruire méthodiquement, broyant sur son passage toutes les résistances sociales, politiques et culturelles qui s’étaient levées contre ses brutales réformes. Le Parti travailliste et les syndicats en sont ressortis largement affaiblis...ouvrant la voie à la modernisation sociale-libérale et blairiste des années 90.

Dès le départ, Thatcher, fidèle aux idées ultra libérales de Von Hayek et Friedman, baisse les impôts directs des classes aisées et transfère ainsi la charge fiscale vers les classes populaires en augmentant la TVA, impôt indirect et injuste. Les impôts et les taxes sur les bénéfices des entreprises sont largement abaissés. Les salaires de la fonction publique sont gelés et les budgets sociaux en chute libre. Les taux d’intérêts demeurent élevés, contribuant ainsi à la persistance d’un chômage de masse. C’est une brutale politique de classe, servant totalement et de manière décomplexée les intérêts du capital, qui est mise en oeuvre. Dans le même esprit, le gouvernement conservateur multiplie les privatisations (notamment celle de British Airways) dans le but de réduire l’emprise de l’Etat sur l’économie. C’est à un véritable détricotage de l’Etat social auquel on assiste alors que, dans le même temps, se renforce l’Etat pénal. Pour Thatcher, le rôle de la puissance publique se limite à la police et à l’armée, c’est-à-dire à ses fonctions répressives et de maintien de l’ordre social.

A cette froide cohérence politique s’ajoute une nette volonté d’en découdre avec ses opposants afin de mettre à genou le salariat . Des mesures de limitation drastique de droit de grève sont votées à plusieurs reprises, dès 1980 puis à nouveau en 1982. La « dame de fer » craint la force de résistance des syndicats et doit faire face à l’une des plus grandes grèves de l’histoire sociale du pays : l’admirable lutte des mineurs qui débute en 1984 et qui va durer plus d’une année.

Les puits de mine sont, comme dans tous les bassins miniers d’Europe de l’ouest, menacés de fermeture pure et simple. Les salariés refusent d’être sacrifiés sur l’autel de la rentabilité, ils vont alors défier le pouvoir. Ce combat a cependant une signification plus large : en restant inflexible face aux revendications des mineurs, Thatcher veut remporter une victoire sociale qui réduirait à néant toute velléité de constestation. En effet, après sa victoire politique obtenue en 1983 grâce à une réelection plus large que prévue, elle a besoin d’une victoire sociale.

Toute la gauche soutient les grévistes, des collectes en leur faveur sont organisées dans tout le pays, un vaste mouvement de solidarité se lève mais le pouvoir reste sourd. Acculés et isolés, les mineurs doivent reprendre le travail en mars 1985 sans rien avoir obtenu. Le documentaire du grand cinéaste Ken Loach Wich side are you on ? (De quel côté es-tu ?) retrace cette lutte. Cette défaite va marquer un tournant important dans l’histoire sociale et politique de la Grande-Bretagne en affaiblissant la gauche et le mouvement syndical. Le Parti travailliste, dirigé par le leader de son aile gauche Michael Foot depuis le congrès de Wembley en 1980, va opérer un recentrage progressif. Thatcher va alors pouvoir poursuivre sa politique libérale d’antant plus facilement... et l’emporte à nouveau en 1987.

A cette politique intérieure antisociale et entièrement soumise aux intérêts du patronnat s’ajoute une politique extérieure atlantiste et violemment anticommuniste. Celle que le chanteur Renaud a surnommée Miss Maggie, montrera un soutien sans faille à la sanglante dictature militaire de Pinochet au Chili. Thatcher se veut aussi l’alliée fidèle des Etats-Unis de Reagan qui mène une croisade impérialiste contre tous les progressistes et peuples contestant l’hégémonie de l’Empire. Là encore, la vision thatchérienne du monde est extrêmement claire, elle place son pays entièrement sous l’orbite américaine. Cela explique une politique eurosceptique tendant à réduire l’espace européen à une simple zone de libre échange dérégulée sous la protection militaire de l’OTAN. Le gouvernement socialiste français de l’époque combat alors bien faiblement cette orientation catastrophique pour les salariés et les peuples européens. La vision thatchérienne de l’Europe l’a d’ailleurs largement emporté ces dernières années avec le projet de TCE rejeté en 2005 puis le Traité de Lisbonne.

C’est un même nationalisme guerrier qui est à l’oeuvre lors de la guerre des Malouines en 1982. Ce petit archipel de l’Atlantique sud situé aux larges des côtes argentines appartient à l’Angleterre depuis la 1ère moitié du XIXème siècle. Cependant, l’Argentine alors dirigée par une junte militaire d’extrême droite, revendique la souveraineté sur ces îles. Cherchant à détourner l’attention des problèmes économiques et sociaux qui frappent le pays où les opposants sont traqués impitoyablement, les militaires argentins décident d’envahir les Malouines. Thatcher va riposter en envoyant sur place les soldats britanniques qui reprennent le territoire en mai-juin 1982. Sans discuter de la légitimité d’une telle intervention, Thatcher en profite pour faire vibrer la corde nationaliste, toujours latente en Grande-Bretagne, pour mobiliser le pays tout entier autour de sa politique, faire oublier ses contre-réformes et mettre les travaillistes dans l’embarras. Cette politique cynique et ce climat d’union nationale contribueront à la victoire électorale des conservateurs en 1983.

Le summum de la brutalité est atteint par la 1er ministre dans sa gestion du dossier irlandais. L’ile est divisée en deux depuis 1921 et des troubles secouent l’Irlande du Nord depuis le début des années 60. L’armée britannique est sur place depuis 1969 et les militants de l’IRA ont une activité militaire très importante à ce moment-là. Ils réclament la réunification d’une Irlande devenue totalement républicaine. La répression anglaise est impitoyable et se renforce avec l’arrivée au pouvoir de Thatcher. Les détenus appartenant à l’IRA demandent que leur soit accordé un satut de prisonniers politiques afin de ne pas être considérés comme de vulgaires criminels de droit commun. Leur leader, le charismatique Bobby Sands, et plusieurs de ses camarades, entament en mars 1981 une grève de la faim. Le courage et l’opiniâtreté de Sands et des siens leur attirent un vaste courant de sympathie mais Thatcher refuse d’ouvrir des négociations. Sands meurt après 66 jours de grève de la faim... l’annonce de sa mort provoque de nombreuses émeutes dans certains quartiers catholiques de Belfast. Six autres membres de l’IRA meurent des suites de leur grève de la faim. Ces morts inspireront à Thatcher les paroles suivantes : « Monsieur Sands était un criminel condamné. Il a fait le choix de s’ôter la vie. C’est un choix que l’organisation à laquelle il appartenait ne laisse pas à beaucoup de ses victimes. » La répression et l’escalade guerrière continueront durant les 11 ans du mandat des conservateurs.

C’est en novembre 1990 que Margaret Thatcher quitte le poste de 1er ministre. Elle est contestée au sein de son propre parti et remplacée par John Major. Une grande campagne contre la Poll Tax (conduite notamment par des animateurs de l’’aile gauche du parti travailliste) est tout de même parvenue à la mettre en difficulté et a contribué à la pousser vers la sortie.

La dame de fer laisse derrière un champ de ruines : les inégalités sociales ont explosé sous son mandat, la précarisation de l’emploi est devenue la norme ainsi que les bas salaires et l’idée s’est installée dans plusieurs esprits qu’il ne peut y avoir d’alternative au libéralisme. Presque 20 ans après la fin de son mandat, la gauche et le mouvement social britannique ont encore du mal à s’en relever et la politique conduite par les travaillistes revenus au pouvoir en 1997 s’est malheureusement trop souvent inscrite dans les pas de Thatcher elle-même...

Cette période de régression sociale terrible doit néanmoins nous permettre de tirer d’utiles leçons. A l’heure où Sarko chausse souvent les bottes de Miss Maggie, la gauche ne doit pas aller chasser sur le terrain de ses adversaires mais au contraire affirmer l’actualité et la pertinence d’une alernative socialiste majoritaire au service des salariés et des peuples.

Julien GUERIN

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