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L’« Affaire Mitterrand » : morale et politique

samedi 17 octobre 2009 par Jean-Jacques Chavigné

 
Il paraît difficile d’affirmer que Frédéric Mitterrand ait fait l’ « apologie du tourisme sexuel ». Il suffit pour cela de lire le livre qui est à l’origine de l’ « affaire » et dont le titre annonçait d’ailleurs très exactement l’inverse puisqu’il s’intitulait : « La mauvaise vie ».

Frédéric Mitterrand reconnaît, à propos de sa réaction à l’arrestation de Roman Polanski avoir fait « grosse connerie ». Pourquoi ne pas en prendre acte ?

Il n’est, évidemment, pas non plus question d’emboîter le pas à l’extrême-droite dans son aversion pour l’homosexualité, rapidement amalgamée à la « pédophilie » lorsque Marine Le Pen, au cours de l’émission « Mots croisés » fait une citation tronquée du livre de Frédéric Mitterrand en transformant « garçon » en « jeune garçon ».

Frédéric Mitterrand affirme que ses « amours tarifés » et exotiques ne concernaient que des hommes de son âge (autour de quarante ans à l’époque). Ce n’est pas ce qu’il écrivait dans « La mauvaise vie ». Il situait, en effet, dans ce livre, l’âge de son « garçon de Patpong » aux environs de vingt ans : « J’imaginais Tony Leung à vingt ans ». Mais ce livre n’est pas une autobiographie, ni un roman précise Mitterrand. Il n’est donc pas possible, si l’on considère qu’une œuvre littéraire n’a rien à voir avec les minutes d’un procès et que toute liberté doit exister en art, de lui opposer un écrit où il ne précise pas (et n’a pas à préciser) ce qui relève du roman de ce qui relève de l’autobiographie. Et de toute façon que le « garçon » en question ait eu vint ans ou quarante : quelle importance ?

Frédéric Mitterrand reconnaît avoir pratiqué le tourisme sexuel. Ce qui va certainement au-delà de l’ « erreur » qu’il a bien voulu reconnaître même s’il faut prendre en compte le fait que son livre, avec toutes ses ambiguïtés est, en fin de compte, un véritable remède contre le tourisme sexuel dont il fait ressortir les frustrations, les aliénations, les salissures. En effet, malgré sa sensation éphémère de se sentir « libre, absolument libre de jouer avec mon désir et de choisir », la fin est navrante : « ma honte comme un chagrin d’enfance glisse sur son silence et son corps nu (…) mon désir s’évanouit à la vitesse du sky-train qui le ramènera tout à l’heure vers sa banlieue pourrie (…) il n’y a plus un soupçon de joie ni d’émotion dans cette chambre ripolinée de fausse clinique. Trente ans de mauvais baise pour en arriver là ». On est assez loin du simple « post coïtum, animal triste » !

Morale et politique

Le plus important se situe ailleurs, dans les rapports de la politique et de la morale

Il est compréhensible que ceux qui veulent « moraliser » le capitalisme ou les salaires des traders pour, surtout, ne rien changer à l’ordre existant mettent la politique à la remorque de la « morale » ou plutôt du « moralisme » et des « bons sentiments ».

Mais la Gauche ne devrait en aucun cas chercher, là encore, à emboîter le pas de la droite. Son rôle devrait être, au contraire, de s’acharner à remettre la politique au poste de commande et de proposer pour cela, précisément, un programme capable de changer l’ordre existant. Car c’est l’absence d’un tel programme qui laisse le champ libre à la droite et à ce « moralisme » qui est la négation de la politique.

Si l’on se refuse à dresser une muraille de Chine entre la morale et la politique, la véritable faute morale de Mitterrand, partagée par tous ses collègues ministres ou secrétaires d’Etat, est bien une faute politique : celle de faire partie d’un gouvernement qui tente de faire croire qu’il défend l’intérêt de la grande majorité des habitants de notre pays alors qu’il ne gouverne que pour les 0,1 % les plus riches. Avec tous les drames qu’entraîne ou accentue une telle politique : montée de la pauvreté, de l’insécurité sociale, de l’insécurité publique, de la souffrance et des suicides au travail, de la souffrance au chômage, de la souffrance de ne pas avoir un travail à temps plein, de la souffrance d’être à la retraite sans avoir de quoi vivre décemment, de la souffrance d’être expulsé vers une misère sans fond où tout avenir disparaît …

Tous les ministres soi-disant d’ouverture (Kouchner, Besson, Fadela Amara et maintenant Frédéric Mitterrand), tous nous disent : « Jugez-moi sur ce que je ferai dans mon domaine ». Au vu de ce qu’ils ont réalisé, le jugement risquerait déjà d’être sévère. Mais surtout, ils oublient tous un point décisif : quand on participe à un gouvernement, on est solidaire moralement et avant tout politiquement de TOUTE la politique de ce gouvernement. Chaque ministre, chaque secrétaire d’Etat du gouvernement de Nicolas Sarkozy est responsable du bouclier fiscal comme des franchises médicales ; de la politique va-t-en guerre de Kouchner à l’encontre de l’Iran comme des milliards d’euros accordés aux banquiers sans la moindre contrepartie ; de l’avilissement de la démocratie quand le traité de Lisbonne est ratifié par le Parlement malgré le « non » massif au référendum de 2005 comme de la réécriture du code du travail ; des expulsions honteuses organisées par Brice Hortefeux ou Eric Besson comme de la suppression du Juge d’instruction ; de la retraite à 70 ans comme du refus d’augmenter le SMIC… ; de la loi Hadopi comme de la suppression de la taxe professionnelle ; de l’envoi de troupes en Afghanistan comme de l’absence de toute mesure un peu sérieuse en direction des banlieues ; des propositions de « castration chimique » pour certains criminels récidivistes (pour commencer) comme de la suppression de plus de 100 000 postes dans la fonction publique…

Politique et « bons sentiments »

Dans son entretien avec Laurence Ferrari sur TF1, Frédéric Mitterrand citait Gide (sans le dire) en affirmant « on ne fait pas de bonne littérature avec de bons sentiments ». Il ne nous avait pas épargné pour autant quelques tartines de bons sentiments dans « La mauvaise vie ».

Ainsi écrivait-il : « l’inconscience ou l’âpreté de la plupart des familles, la misère ambiante, le maquereautage généralisé où crapahutent la pègre et les ripoux, les montagnes de dollars que cela rapporte quand les gosses n’en retirent que des miettes, la drogue qui fait des ravages et les enchaîne, les maladies, les détails sordides de tout ce trafic.. »

Comment Mitterrand peut-il prétendre à la moindre sincérité et justifier l’étalage de ces « bons sentiments » pour ces garçons du Tiers-monde avec l’appartenance à un gouvernement qui expulse à tour de bras des milliers de ces garçons vers « la misère ambiante, le maquereautage généralisé… » qu’ils avaient voulu fuir et où la politique de Sarkozy les renvoie de force ?

Comment peut-il concilier les « bons sentiments » qu’il affiche dans son livre pour les prostitué(e)s et le renforcement des sanctions pénales, à l’initiative de Nicolas Sarkozy qui dirige le gouvernement où il vient d’entrer, frappant le délit de racolage passif ? Un renforcement des sanctions qui fait des prostitué(e)s les principales responsables de la prostitution alors que les « prostitueurs » (les clients) ne sont passibles d’aucune peine si le ou la prostitué(e) n’est pas mineur(e) et que l’on sait les facilités qu’ont les proxénètes à passer au travers des mailles du filet.

Il est vrai que dans l’entretien de Frédéric Mitterrand avec le Nouvel Observateur, le 14 octobre, il n’y avait aucune contradiction entre politique et « bons sentiments » envers le président de la République : « Nicolas Sarkozy est un homme qui se déploie. Son spectre de réflexion s’élargit constamment ». Au moment même où Nicolas Sarkozy faisait preuve d’un népotisme sans fard avec la désignation de son fils à la tête de l’EPAD.

Est-ce au prix d’une telle flatterie que Frédéric Mitterrand se croyait autorisé à affirmer, dans le même entretien « Je n’ai rien à craindre ? » Flatterie qui le mettait presqu’au même niveau que cet élu UMP qui affirmait qu’il était normal que Jean Sarkozy soit aussi brillant malgré son jeune âge puisque son père était un génie politique… Flatterie tout à fait politique puisqu’elle amène de l’eau au moulin de la dérive personnelle d’un régime de plus en plus autoritaire, de plus en plus tolérant envers les riches et les puissants ; de plus en plus impitoyable pour les pauvres et les gens ordinaires.

Pourquoi un tel ministre de la Culture ?

Il n’est pas sans intérêt de nous interroger sur les raisons qui ont poussé Nicolas Sarkozy à faire entrer Frédéric Mitterrand dans son gouvernement.

Il en va, d’un point du vue strictement formel, comme de l’élection de Benoît XVI. Il est, en effet, tout à fait possible de comprendre qu’il était sans doute difficile pour un adolescent sous le IIIème Reich de ne pas entrer aux jeunesses hitlériennes. Ce qui l’est moins, c’est de comprendre pourquoi les cardinaux qui avaient bien d’autres choix, ont pris le risque d’élire précisément un pape qui avait appartenu aux jeunesses hitlériennes.

Il est tout à fait possible, dans le même ordre de raisonnement, de comprendre pourquoi Frédéric Mitterrand n’avait pas commis de faute en écrivant « La mauvaise vie » mais de comprendre aussi que, particulièrement dans l’électorat de Sarkozy, il n’était pas sûr du tout que ce point de vue prédomine.

Alors, pourquoi, parmi tous les candidats qui se présentaient à lui, Nicolas Sarkozy a-t-il choisi précisément Frédéric Mitterrand dont il affirme avoir lu le livre ? Les seules explications plausibles relèvent de l’âme de collectionneur du président de la République et de sa volonté de tenter de brouiller toutes les pistes, tous les repères entre la droite et la gauche, en ajoutant le nom de Mitterrand à sa vitrine ministérielle.

Frédéric Mitterrand n’a sans doute rien compris de tout cela puisqu’il se plaint : « Si je m’étais appelé Tartempion, je n’aurais pas eu à subir de telles attaques ». Sans doute. Mais le Tartempion en question n’aurait pas eu la moindre chance d’occuper un poste convoité par tant d’hiérarques de droite.

Jean-Jacques Chavigné

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