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Projet socialiste

La société du bien-être ?

(extrait d’un dossier réalisé sur la prochaine convention du Parti socialiste, à lire dans la revue Démocratie et socialisme n°171)

dimanche 17 janvier 2010 par Ernest Simon

 

« Les catégories économiques ne sont que les expressions théoriques, les abstractions des rapports sociaux de la production. » K. Marx, Misère de la philosophie.

Dans sa lettre du 19 juin 2009 aux adhérents du Parti Socialiste, Martine Aubry trace le cadre de travail pour l’élaboration du projet socialiste dans les mois à venir. A cette occasion, Martine Aubry nous invite d’abord à nous interroger sur « la question essentielle de la société du bien-être ». La pertinence de ce concept sera déterminée par le sens qui lui sera donné : car derrière cette idée en vogue, il y a la rupture avec la société de consommation… ou l’adaptation aux mutations du capitalisme contemporain !

Le bien-être à la mode

Le bien-être est un concept à la mode que l’on retrouve désormais un partout dans la publicité : des compléments alimentaires dont le slogan est « le bien-être, un état d’esprit », des fontaines d’eau sur les lieux de travail avec pour maxime « le bien-être en entreprise », des cours de Tao intitulés « vitalité et bien-être ».

Face au stress de la vie quotidienne et aux dérèglements du monde, la recherche de la « vie meilleure » est devenue une préoccupation majeure de nos sociétés baignant dans le capitalisme (cf. par exemple le numéro hors-série de Courrier International « La vie meilleure, mode d’emploi », octobre – décembre 2009). La recherche du bonheur a toujours été un sujet de réflexion pour l’humanité. Aujourd’hui, nous assistons à un bombardement médiatique sur cette recherche de sens : la société du « plus avoir » n’a pas permis un plein épanouissement des individus, malgré un pouvoir d’achat (de consommation) fortement amélioré sur ces cinquante dernières années. Ce constat, cette frustration, entraîne deux évolutions : dans le champ économique, le marketing des entreprises évolue en essayant de donner du « sens » aux marchandises vendues, dans le champ politique, nombreux sont ceux qui se positionnent sur ce concept de bien-être.

Ainsi, David Cameron, le leader du Parti conservateur britannique, voit dans le « bien-être général », le « concept politique déterminant du XXIe siècle ». « (…) Je défends au Royaume-Uni l’idée que nous devons désormais consacrer toute notre énergie au BEG, le bien-être général. Cela implique de reconnaître les facteurs sociaux, culturels et moraux qui donnent un vrai sens à nos vies. Cela implique, en particulier, d’assurer un environnement durable et de bâtir des sociétés plus fortes. Et, oui, cela implique d’admettre que l’argent n’est pas tout et que la qualité de vie est plus importante que la quantité d’argent. Je pense que le centre droit peut être le champion de cette cause. Le centre gauche ne s’est jamais réellement préoccupé du bien-être, car il traite les individus comme des unités de compte. Et il a du mal à comprendre qu’il ne suffit pas d’un coup de plume du législateur pour mettre en œuvre le bonheur. La politique du bonheur doit plutôt être fondée sur le partage des responsabilités » [1].

Individu, individualisme et rapports sociaux

Le bien-être est donc un concept ambivalent, qui associé à des ambitions de façade, peut conduire à une simple perpétuation du modèle de développement actuel. En effet, tout en déplorant l’individualisme de nos sociétés, tout est fait pour faire croire que les individus sont « responsables », libres de leurs choix de consommation, liberté qui leur permet de construire un parcours unique, un destin, fait de l’achat de produits pourtant identiques partout dans le monde [2].

Aussi, se limiter au constat qu’à partir d’un certain seuil de développement, le niveau de vie ne suffit pas au bonheur, c’est aller au devant de deux écueils. Tout d’abord, cela revient à décontextualiser les individus. L’être humain n’existe pas « hors-sol », les individus sont à la fois insérés dans des rapports sociaux de production et producteurs de ces mêmes rapports. On retrouve ici toute l’aventure intellectuelle du marxisme. Plutôt que de spéculer sur le concept générique d’une nature humaine existante en-soi, les êtres humains sont d’abord des individus en acte qui agissent, vivent, se déploient au sein d’un mode de production donné. Mais en puissance, ces individus possèdent des facultés qui sommeillent et peuvent être mises en mouvement : sans modifications profondes des rapports sociaux de production, ce développement est compromis [3]. C’est pourquoi, dans le champ politique, se focaliser sur le bien-être des individus et donc sous-entendu sur une certaine forme d’aliénation, n’aura de sens que si le débat est déplacé dans l’ordre des rapports sociaux de production : donc de l’exploitation.

Par ailleurs, une politique de la recherche du bonheur peut s’avérer extrêmement dangereuse. Le pouvoir politique n’a pas à s’occuper du sentiment de bonheur des individus mais des conditions qui permettent l’épanouissement des citoyens. Il faut prendre garde à un culte de la positivité qui réduit notre tolérance à la souffrance d’autrui (par exemple, on entend souvent que tel individu a « tout pour être heureux », sous-entendu, s’il ne l’est pas, c’est sa responsabilité individuelle qui est en cause). Le mythe d’un bien-être perpétuel est contraire à la vie qui est aussi faite de conflits, de tensions, de tristesses. Si la dépression est une maladie, le mal-être fait partie de la vie. Les individus ne sont pas toujours heureux, en plein forme, motivés, performants… contrairement à ce que nous laisse penser l’individualisme élitiste du libéralisme triomphant.

Comme le souligne avec justesse J-C. Guillebaud [4], « l’homme de la modernité paraît déployé dans le seul présent. Le temps n’est pas celui de l’Histoire mais du chronomètre. (…). Épanouissement de soi-même, sagesse épicurienne, yoga, (…) l’époque, aux prises avec ses courses, ses hâtes et ses compétitions, ne s’offre en compensation que des plaisirs minuscules. Derrière cet empressement pour une immédiateté, qui elle au moins, croyons-nous, « ne mentira pas », se dessine un double deuil. Celui du passé comme de l’avenir. Sans nous l’avouer, nous préférons gérer ou réguler le présent plutôt que de convoquer l’Histoire ou édifier le futur. (…) Le mot destin, qui connaît lui aussi une fortune nouvelle (…) procède du même deuil. L’amour du destin est sans doute une sagesse individuelle, il est surtout un abandon de poste. Il nous invite à déserter subrepticement l’Histoire ».

Ernest Simon

Notes

[1] Newsweek, cité in Courrier International, août 2007

[2] 80 % des jouets seraient désormais fabriqués en Chine… nos enfants sont peut-être uniques… mais ils ont tous les mêmes jouets !

[3] Denis Collin, La théorie de la connaissance chez Marx, 1996 : « c’est la différence entre la puissance et l’acte qui permet de concilier, d’une part, le principe individualiste qui fait de l’individu vivant le fondement ontologique du social, et d’autre part, l’idée que l’individu en acte, connu empiriquement, est un individu déterminé, enserré dans un réseau de relations sociales ». p.78

[4] Le Nouvel Observateur, 26 décembre 2009 – 8 janvier 2010

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