Démocratie & Socialisme
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Avoir des papiers

samedi 27 février 2010 par Marlène L.

 
À 7h du matin, la file d’attente dépasse déjà la moitié du pont du triage du chemin de fer. Une affiche rouge « Accueil des Demandeurs d’Asile » sur la grille verte qui précède les portes, c’est bien là. Derrière la grille verrouillée, des marches descendent en contrebas des locaux vers un long auvent bétonné et couvert qui tourne plusieurs fois.

D’abord comprendre comment ça marche. Des personnes sont là depuis la veille, assises sur des cartons, les locaux ouvrant à 9 H il faut venir tôt pour avoir une chance d’être reçu. G. que j’accompagne est une jeune femme en France depuis 10 ans. Elle a rencontré son compagnon à Paris, elle a maintenant deux enfants dont la dernière née début juin qui dort dans son porte-bébé. Elle a préparé un dossier avec les documents que le MRAP et RESF ont recommandés d’apporter. Nous prenons place à la fin de la file. Il fait doux.

Le temps passe lentement, il y a quelques disputes dans la file, des personnes s’écartent pour fumer, pour téléphoner ou pour aller chercher quelqu’un et c’est la grogne pour reprendre sa place. Il y a des resquilleurs qui se glissent dans la file et là tout le monde proteste en français de tous les accents, dans toutes langues. Ça fait passer le temps.

8 H 30 agitation du côté de la grille là-bas. Un garde vient râler sur la propreté du trottoir. Un immense policier noir le suit, les mains sur son harnachement. Les sacs plastiques, les cartons, les bouteilles vides, les couvertures de survie sont ramassés en temps record. Tout le monde se met debout. Le garde ouvre la grille et la file démarre d’un seul coup. Plongeon dans des marches qui descendent et course dans ce couloir qui tourne, puis arrêt brusque. Tout le monde s’assied sur les bancs de béton de l’abri ou par terre faute de place. Au bout d’une heure, la file progresse, changement de banc. C’est là qu’il faut être vigilant, les resquilleurs gagnent quelques places. G. me les signale d’un coup de tête mécontent. Lente remontée d’autres marches vers l’entrée. Nous sommes de plus en plus serrés les uns contre les autres, changer de jambe relève de la diplomatie. Retour à la grille, derrière cette fois. À cette hauteur, je vois que certains entament seulement la descente. Le garde vient plusieurs fois remettre de l’ordre et expulse quelques resquilleurs. Le grand flic couve la foule d’un œil sévère.

Après un passage sous un portique et une fouille des sacs, nous voici à l’accueil. Nous pouvons enfin commencer à expliquer la situation. Il faut sortir les documents dans un ordre imprévu sur un bout de table de 20 centimètres. Manque le certificat d’hébergement du compagnon de G. Il faut non seulement la quittance EDF aux deux noms mais AUSSI la quittance de loyer au nom du compagnon. Refoulées. J’apprends.

Nous sommes revenues trois fois. Trois jours d’affilée, au cours desquels le garde et le grand policier ont fini par répondre à mes sourires et à mes salutations. Ils ne parlent qu’à moi, G. est devenue transparente. Ils m’ont donné des conseils sur l’horaire d’arrivée, ils m’ont recommandé, à mots couverts, d’attendre devant la grille pour nous mettre dans les premiers. Je vais me conformer à ces conseils pour G. qui souffre du dos à porter sa fille des heures durant. Je craignais les reproches de resquille, à ma grande gène et à mon tout aussi grand soulagement, personne n’a protesté. Une Égyptienne m’a juste demandé, invoquant dieu à chaque phrase, si j’étais l’assistante sociale de G. Je n’ai pas vu d’autres Françaises. Parmi ceux qui attendent, peu parlent correctement le français. Beaucoup ne comprennent pas les ordres, ne réagissent pas à l’énoncé de leurs noms écorchés, ne voient pas les numéros d’appel qui changent, ne savent pas remplir les papiers qu’on leur donne, ou tout simplement n’ayant pas de stylo et restent figés sans rien demander. Se faisant rappeler à l’ordre d’un ton rogue. Perdant leur place, ils sont à la merci du bon vouloir des accueillants débordés. Sollicitant avec insistance à revenir dans la file. C’est pour ça que je suis là avec G. Je brandis facilement mon passeport. Identité française. Ça sert à ça ?

Il nous manquait toujours quelque chose que nous n’avions pas compris. Ou qu’on ne nous avait pas dit ? Et parfois un oubli dans la liasse. Je note fébrilement et je vérifie tout aussi fébrilement la veille et avant de partir. Le troisième jour nous avons eu enfin accès à l’étage ou après une longue attente pendant que les employées discutaient entre eux de choses et d’autres sans rapport avec le service, nous avons enfin un entretien derrière un guichet. Des termes, des formules, des références de courrier, débité à toute vitesse, G. acquiesçait timidement. Je ne comprenais rien. J’ai demandé des explications l’employé s’est tourné vers moi et est devenu compréhensible, je lui tendais des papiers et il expliquait ce à quoi ça correspondait.

L’ensemble de la procédure n’est jamais expliqué. En insistant, on parvient à savoir ce qui va se passer à la prochaine étape mais impossible de savoir à long terme. Il y a toujours une suite improbable et mouvante. Ce qui se faisait, il y a trois mois ne se fait plus. Après l’inévitable attente, on accède à un guichet pour avoir un document ou en déposer un, ou tout du moins c’est ce qu’on a compris et c’est une date de rendez-vous qui est donnée. Quinze jours, un mois, un mois et demi après. Et attention les documents soigneusement classés attestant le domicile se périment insidieusement. Moins de deux mois ! Sinon il faut revenir, original de la nouvelle quittance ET sa photocopie. Pendant les heures d’attente G. et moi bavardons avec des demandeurs d’asile plus avancés dans la procédure, aucun n’a vécu la même chose. Les documents demandés ne semblent pas avoir été les mêmes. Ni les rythmes de convocations. Au moins pas de routine.

L’hiver est venu maintenant. Le Centre d’accueil des étrangers a déménagé. Dix jours de fermeture ! À la date de la réouverture prévue nous sommes à 7H devant les nouveaux locaux. La nuit est glaciale, les trottoirs glissants de neige, sur le trottoir la foule est entassée. Le nombre de personnes en attente de papiers est encore plus grand et les locaux ne sont pas encore aménagés. Ce qui fait dire aux CRS, arrivés vers 8h, chargés d’ordonner la file d’attente extérieure, à ceux qui s’impatientent : « c’est le merdier blindé là-dedans, il faut revenir un autre jour. » Personne ne bouge. On livre encore du matériel pour le nouveau centre. Un garde sort et dit : « on ne prend que les rendez-vous. » et rentre immédiatement. Comment faire pour prendre un rendez-vous je demande à un CRS : « je ne sais pas c’est le merdier. » Nous avons mis trois jours d’affilée pour passer enfin les portes. En effet c’est le merdier à l’intérieur. La photocopieuse pour faire les copies exigées ne marche pas. Le photomaton n’est pas installé si les photos demandées ne conviennent pas. Sans compter les copies des photos des passeports des noirs qui font tiquer les employés : trop sombre ! Beaucoup sont refoulés malgré leurs protestations.

Au stade où nous en sommes, après 6 mois de démarches, de convocations et d’attentes interminables dans différentes administrations, G. n’a toujours pas ses papiers mais le dossier avance…. Remplir les questionnaires avec G. me jette souvent dans la perplexité. Je téléphone à RESF, au MRAP, à des copines avocates pour ne pas faire d’erreurs qui nous renverraient à un autre rendez-vous. Je ne consulte plus les sites internet, trop de choses changent rapidement et les témoignages sont désespérants.

Ceux qui attendent sont de toutes les couleurs, de tous les âges, de toutes les apparences. Il y a de jeunes intellectuels bien sapés surtout des Africains, parlant un français presque sans accent, des Asiatiques qui fourragent dans leurs dossiers, à l’affût d ‘un conseil ou d’une aide pour écrire, des familles venant de pays de l’Est qui se repassent les enfants pour leur faire se dégourdir les jambes, des Pakistanais ou Afghans qui grelottent dans de minces vestes.

Que dire du personnel et des policiers sinon qu’ils sont eux aussi multiples. Le personnel n’est visiblement pas assez nombreux, surchargé de travail et pas vraiment formé à communiquer avec ces personnes. Il y a beaucoup de personnes d’origine étrangère dans les flics et les employés, je ne vois pas pour autant d’apparente solidarité. Certain-e-s sont de vraies gueules d’empeigne shootées au bout de pouvoir que la situation leur donne, faisant des plaisanteries douteuses entre eux comme si la personne n’était pas là. D’autres paraissent plus attentifs, plus polis, comprenant et patientant devant l’affolement des personnes qui ne retrouvent pas le papier demandé. S’ils sont compétents dans leur domaine, ils ne le partagent pas, n’informent que si la demande est formulée en termes clairs. La colère vient vite à certains et explose en des termes méprisants hurlés au milieu de la salle. Le silence dans ces moments est lourd. L’indulgence n’est pas la pratique habituelle ici. Sans doute sont-ils formés à ces critères imbéciles de rentabilité à la mode dans les administrations depuis quelques années. Les flics et employés du centre, salariés d’un service public, sont excessivement pointilleux et soupçonneux envers ces usagers qu’ils servent. Et ils le font savoir dans toutes leurs attitudes, le choix des mots. Les meilleurs traitent les étrangers avec indifférence, les pires comme des criminels à débusquer.

Les CRS venus en cars pour régler les problèmes d’affluence de la file extérieure eux n’en font pas trop. Certains essaient de répondre aux questions même quand elles sont formulées de façon incompréhensible, d’autres ne répondent à rien ou rigolent entre eux. Tous disent clairement qu’ils aimeraient mieux être ailleurs.

G. a renoncé à porter sa fille, trop lourde. Elle est maintenant au chaud dans sa poussette, pas commode à manœuvrer en cas de presse et de bousculade. Impossible par ce froid de décembre de changer sa couche. Pour le prochain rendez-vous, nous prendrons une thermos de thé bien chaud.

Marlène L.

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