Démocratie & Socialisme
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Palestine

Lectures croisées

samedi 27 mars 2010 par Philippe Lewandowski

 

La regrettée chanteuse israélienne Sara Alexander (décédée le 28 mai 2009) expliquait de cette manière la différence entre dictature et démocratie : « La dictature, c’est : Ferme ta gueule ! Et la démocratie, c’est : Cause toujours ! », en esquissant un geste signifiant « on s’en fiche. » L’étrange État d’Israël, qui définit si subtilement ses propres frontières, accomplit la prouesse para-théorique d’illustrer à la fois les deux notions citées.

« Ferme ta gueule » s’adresse bien évidemment aux Palestiniens, qu’ils vivent au sein de l’État d’Israël proprement dit ou dans les territoires palestiniens occupés. Les voies libres qui s’en élèvent proviennent souvent des prisons. C’est de cette catégorie que relève le premier ouvrage présenté :

La promesse : écrits de prison 2002-2009 / Marwan Barghouti

(Les éditions Arcane 17, 2009).- 17 €.

Celui qu’on appelle parfois le Mandela palestinien, incarcéré depuis 2002 et condamné à 5 peines de prison à perpétuité, ne ferme pas sa gueule. Le discours qui ouvre le recueil, prononcé devant le tribunal, est particulièrement remarquable par la clarté politique et les capacités de réflexion stratégique dont il fait preuve ; autant plaidoirie que réquisitoire, il défend avec vigueur le droit inaliénable d’un peuple à se défendre d’une oppression coloniale insoutenable : « J’appelle ce tribunal et ses juges à adopter rapidement une position audacieuse, en refusant les ordres émanant des milieux politiques et sécuritaires, en refusant de me juger, et je l’appelle à prendre la décision de me libérer immédiatement, pour rejoindre les rangs de ceux qui refusent le service militaire dans les rangs de l’armée, celle-là même qui tue les enfants et les femmes et qui détruit les maisons. »

Le second texte qui donne son poids à ce livre est celui qui est connu sous le titre de « Document des prisonniers », qui date de mai 2006. Il s’agit d’un texte bref et dense, approuvé et signé par des représentants du Fatah, du Hamas, du Jihad Islamique et du FPLP. Les signataires réitéreront leurs appels à l’entente nationale lorsque des conflits éclateront à l’extérieur entre leurs organisations respectives.

Les autres textes du recueil sont des transcriptions de diverses entrevues, qui révèlent tout autant la constance des convictions de Marwan Barghouti que sa volonté de ne pas négliger les sujets qui pourraient fâcher : ne citons que la lutte contre la corruption, les appels répétés à l’intégration d’un quota significatif de femmes à tous les niveaux des instances de son organisation, ainsi que, ce qui devrait aller de soi pour tout Palestinien qui se respecte, l’exigence de la fin du siège de Gaza.

Le leitmotiv qui parcourt ces pages pourrait se résumer par une formule : « Le dernier jour de l’occupation sera le premier jour de la paix. » Un gouvernement israélien qui serait réellement désireux de mettre fin au conflit en cours se devrait de libérer « un des hommes clés de la scène régionale pour imposer la paix. » Il semble toutefois permis de s’interroger sur les buts de cette instance [1].

Le « Cause toujours » s’applique (pour l’instant [2] ) aux Israéliens, mais peu nombreux sont ceux qui s’aventurent à regarder la réalité en face. Les autres oseront-ils, plus tard, prétendre « nous ne savions pas » ?

Gaza : articles pour Haaretz, 2006-2009 / Gideon Levy

(La fabrique éditions, 2009).- 14 €.

« J’aime Gaza » écrit Gideon Levy dans son avant-propos destiné aux lecteurs français. Et il précise : « Je me considère comme un patriote israélien. Je considère que les véritables amis d’Israël sont ceux qui protestent contre sa politique, contre l’occupation, contre le blocus et contre la guerre. La véritable amitié ne consiste pas à donner toujours plus d’argent au drogué mais à le pousser à se désintoxiquer. »

Car s’il dénonce les responsables israéliens des crimes en cours, il fustige également la veulerie des gouvernements occidentaux, notamment européens : « Au plus fort de la guerre, alors que les bombes pleuvaient sur Gaza, une délégation de la présidence de l’Union européenne s’est rendue à Jérusalem pour soutenir et encourager le Premier Ministre, Ehoud Barak. Je n’oublierai pas le spectacle affreux de cette honteuse démarche de la présidence européenne. Pas un seul délégué n’a osé aller à Gaza voir de ses propres yeux ce qu’Israël était en train de commettre là-bas. »

Les reportages qui constituent ce recueil sont durs et sans concessions. Ils montrent à plusieurs reprises la perte de repères moraux qui semble frapper la plus grande partie de la société israélienne. Ils constituent autant de « J’accuse » destinés à ébranler et convaincre leurs lecteurs. Mais où sont donc passés les équivalents israéliens (ou d’ailleurs) des « Dreyfusards » d’autrefois ? Par moments, l’auteur semble découragé : « Autant crier dans le désert » écrit-il. Mais il poursuit son travail, obstinément. À nous de savoir en faire autant.

À l’évidence complémentaires, ces deux livres méritent la lecture, tant en raison de la personnalité de leurs auteurs que pour leurs contenus respectifs : journalisme et politique sont en l’occurrence faits pour s’entendre.

Notes

[1] Cf. Sur l’absence (voulue) d’interlocuteurs, dans Démocratie & socialisme n°163, mars 2009.

[2] Des évolutions inquiétantes se font en effet jour : Lire notamment Jonathan Cook, Nouvelle agression contre la liberté d’expression en Israël, sur le site de la CCIPPP , consulté le 23-02-2010.

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