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Le Parti travailliste britannique va-t-il enfin tourner la page blairiste ?

vendredi 1er octobre 2010 par Julien Guérin

 
Le Parti travailliste britannique va-t-il enfin tourner la page blairiste ? Après leur défaite aux élections législatives du printemps dernier et le retour au pouvoir d’un parti conservateur relooké par le jeune David Cameron, qui n’a rien renié du thatchérisme, le parti travailliste vient d’élire un nouveau leader.

En Grande-Bretagne, cette élection est décisive car le nouveau leader du parti devient de fait le chef de l’opposition et le candidat naturel au poste de premier ministre. Les militants travaillistes, dans l’opposition pour la première fois depuis treize ans, viennent de trancher le duel fratricide entre les Miliband, c’est le frère cadet Ed qui a été désigné d’une courte tête.

La démission de Gordon Brown avait laissé le poste vacant en juin dernier et avait marqué le début d’une intense campagne interne. La victoire d’Ed Miliband est une surprise tant David, ancien ministre et apparaissant comme un homme plus expérimenté, est longtemps apparu comme le favori. Les médias présentent l’arrivée d’Ed, quarante-et-un ans, comme un virage à gauche du parti travailliste. C’est en cela que nous devons garder un œil attentif sur ses premières déclarations et examiner avec soin la ligne qu’il développe.

Pour cela il faut partir d’un fait indiscutable : depuis plus de quinze ans, le Parti travailliste britannique a entamé une mue idéologique et programmatique complète et radicale.

Les conséquences de la défaite des mineurs de 1986

Sous la houlette de Tony Blair qui a pris les rênes du parti en 1994, les travaillistes ont peu à peu abandonné toute ambition de transformation sociale. Blair a liquidé sans état d’âme une riche histoire et un programme qui, au début des années 1990, restait ambitieux dans le panorama de la social-démocratie européenne gangrénée par le social-libéralisme. Lorsque le jeune Blair prend la tête du parti travailliste, celui-ci est dans l’opposition depuis quinze ans, les salariés britanniques viennent de subir une cure de libéralisme sans précédent bridant leur capacité de lutte. Thatcher et John Major sont parvenus à infliger plusieurs défaites importantes au mouvement social et notamment aux secteurs sociaux traditionnellement les plus combatifs : les mineurs, les ouvriers des grandes industries en crise.

Profitant de cette résignation qui pèse sur le salariat britannique, Blair présente sa rénovation du parti comme la seule manière de revenir au pouvoir. Les syndicats, pourvoyeurs de fond des travaillistes mais affaiblis par Thatcher, ont du mal à se positionner face à Tony Blair. C’est en avril 1995 que le parti travailliste prend un virage à 180 degrés : ce jour-là, Blair fait voter un texte qui supprime des références idéologiques du parti la fameuse clause IV adoptée en 1918 et qui prévoit « la propriété commune des moyens de production, de distribution et d’énergie ». L’aile gauche et les syndicats des transports et des fonctionnaires résistent mais le texte blairiste l’emporte avec 65 % des suffrages militants. Bien sûr cette clause n’était que symbolique, les travaillistes n’ont jamais été un parti révolutionnaire, mais avec son retrait Blair faisait sauter un premier verrou. La gauche travailliste, très liée aux organisations syndicales, est la cible prioritaire de la nouvelle direction Blair-Brown.

Traditionnellement, cette aile gauche est très puissante dans le parti. Après la défaite contre Thatcher, les courants de gauche dirigés par Michael Foot ont même conquis la direction du parti au congrès de Wembley en 1981. Foot a fait adopter un projet très ancré à gauche (hausse massive des salaires, nationalisations, retrait de l’OTAN) mais qui ne peut pas mobiliser la masse des salariés britanniques écrasés par les défaites sociales subies face à Thatcher. La guerre des Malouines et son élan d’union nationale a couronné l’offensive thatchérienne et brisé les espoirs de la gauche travailliste.

Les travaillistes, tétanisés devant le matraquage conservateur, sont à nouveau battus en 1983, 1987 et 1992. La gauche du parti n’est plus à la direction mais elle garde une influence déterminante. A l’automne 1990, des militants de la tendance « The Militant » développent une campagne de masse contre la Poll Tax (un impôt indirect sur les ordures ménagères) que veut instaurer Margaret Thatcher. Devant l’ampleur de la mobilisation, elle préfèrera démissionner ! Ces mêmes dirigeants parviennent à prendre la mairie de Liverpool dont ils font un bastion de la résistance à Thatcher. La gauche travailliste possède donc une implantation de masse dans plusieurs régions de Grande-Bretagne et ses liens avec le mouvement social lui permettent de résister à la pression des courants les plus modérés du parti. C’est pour cette raison que l’aile gauche est immédiatement la cible de Blair en 1994.

Le tournant blairiste

Pour vaincre la résistance de ces courants, Blair se présente comme un moderne qui lutte contre des archaïques, restés accrochés à des vieilles lunes comme la lutte des classes, et responsables des défaites de la gauche par leurs excès. Subissant plusieurs revers internes, les tendances les plus combatives du parti se découragent, certains adhérents écœurés quittent le navire, d’autres se font exclure ou vont militer ailleurs.

Blair a les mains libres pour compléter sa rénovation par un projet de centre droit qui fait de l’équilibre budgétaire et de la modération salariale de nouveaux dogmes ! De même, le New Labour à la sauce Blair ne remet pas en cause les lois anti-grèves, les privatisations et les sales coups innombrables de Thatcher. Pire, Blair ira parfois jusqu’à en faire un modèle ! C’est donc avec un programme recentré que les travaillistes reviennent au pouvoir en mai 1997.

Lassé par dix-huit ans de conservatisme libéral, le peuple britannique veut tourner la page. Nous n’allons pas faire ici le bilan des treize ans de pouvoir néo-travailliste (dix ans avec Blair jusqu’en 2007 puis trois ans avec Brown jusqu’en 2010) en Grande Bretagne mais, comme l’a très bien montré notre ami et camarade Philippe Marlière dans ses ouvrages, le blairisme a renoncé en tous points aux fondamentaux d’une politique de gauche. Les inégalités sociales et la précarité ont continué à croître, tandis que s’envolaient les cours boursiers et que se gavaient les actionnaires. A cela il faut ajouter un alignement aveugle sur l’impérialisme américain le plus guerrier et une politique criminelle en Irak main dans la main avec Bush !

C’est sur ces décombres encore fumants qu’Ed Miliband devra reconstruire l’espoir. C’est avec un passif très lourd pour les travailleurs britanniques que le nouveau leader devra composer dans les mois à venir. La politique d’austérité terrible du nouveau premier ministre David Cameron nécessite une riposte sociale et politique d’envergure. Là est la première responsabilité des travaillistes et des forces syndicales. Les commentateurs annoncent un virage à gauche du parti avec Ed à sa tête. Pour nous, rien n’est moins sûr…

Un tournant à gauche pour le Labour Party ? Né en 1969, issu d’une famille immigrée de juifs polonais et marxistes, il est élu député en 2005, puis ministre de l’Ecologie à partir de 2008 sous le gouvernement Brown, tandis que son frère occupait le portefeuille des affaires européennes, il n’émet pas de réserves notables sur la politique du premier ministre de l’époque. Ed fut même longtemps le protégé de Gordon Brown avant de prendre ses distances au cours de la campagne interne. Il se déclare candidat au poste de leader du parti en mai 2010, dénonce la guerre en Irak, affirme aussitôt vouloir tourner la page du New Labour et reconquérir en priorité les classes populaires. Il se défend cependant avec constance de tout coup de barre vers la gauche et réaffirme sa volonté de réduire les déficits. Son frère garde le cap du blairisme et d’une ligne droitière en prétendant mettre au cœur de son projet les « classes moyennes et supérieures ».

Les syndicats prennent position pour le frère cadet qui va même jusqu’à évoquer la mise en place d’un salaire minimum et fait vibrer les militants en reparlant de lutte contre les injustices. La gauche du parti lui a apporté un soutien critique mais décisif dans sa victoire finale. Malgré ses lourdes défaites et son affaiblissement, la gauche travailliste continue de vivre et d’exister et plusieurs de ses députés ont pris position pour un non de gauche à la constitution libérale européenne en 2005.

Il ne faut cependant pas aller trop vite en besogne et faire, dans un raccourci journalistique, du nouveau leader travailliste « le rouge » qu’il n’est pas. Son élection intervient dans un contexte de crise profonde de la social-démocratie européenne qui partout s’effondre. Dans toute l’Europe, c’est une droite extrémiste et autoritaire qui progresse devant les renoncements libéraux de toute une partie de la gauche ralliée à l’ordre dominant et qui n’incarne plus d’alternative globale.

La place du Parti travailliste

En Grande Bretagne, le parti travailliste jouit d’une position hégémonique dans la gauche. Il n’y a jamais eu de Parti communiste de masse et les différentes chapelles trotskistes, un temps réunis dans le SWP autour du grand cinéaste Ken Loach, sont à nouveau divisées et ne peuvent offrir un débouché politique immédiat aux salariés.

C’est en cela que nous restons attentifs devant l’évolution du parti travailliste et de son aile gauche qui a su maintenir, contre vents et marées, un pôle socialiste, indépendant et combatif dans un parti gangréné par l’idéologie blairiste. Tourner la page de ces années funestes serait une première victoire et ouvrirait de nouvelles perspectives pour la gauche britannique toute entière. Sans illusion mais avec l’espoir d’écrire un nouveau chapitre : voilà ce que doit aujourd’hui être l’état d’esprit des militants qui n’ont pas renoncé à transformer radicalement la société.

Julien Guérin

- Lire : Philippe Marlière, La troisième voie dans l’impasse : Essais critiques sur le New Labour et Tony Blair, Syllepse, 2003.

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