Démocratie & Socialisme
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Les théories simplistes de l’éditorialiste de France Inter

(du jeudi 26 mai 11)

dimanche 29 mai 2011 par Gérard Filoche

 
Surprise (relative) chez les éditorialistes : après DSK, tout se passe comme si DSK n’avait servi à rien. Les candidats socialistes sont donnés, par les sondagiers, au même niveau que DSK et toujours en position de battre Sarkozy. Que ce soit François Hollande ou Martine Aubry. Ainsi, tous ceux qui affirmaient que seul DSK (par son charisme, ses compétences, sa notoriété, son positionnement au centre) était le « sauveur » capable de battre Sarkozy se sont trompés.

Un candidat socialiste peut donc en remplacer un autre ! Il y a un « effet report ». Extraordinaire, non ? Surprise pour des sondeurs qui voulaient justement et absolument nous imposer un « modéré » (sic) plutôt qu’un « indigné » ? Mais ils ne renoncent pas à voter à la place des militants. Voilà l’éditorialiste de France inter qui insiste pour que ce soit François Hollande plutôt que Martine Aubry. Pourquoi, selon lui ? Bis repetita, parce que François Hollande, plus modéré, reprendrait à peu de choses près le positionnement de DSK.

L’éditorialiste de France inter a deux théories simples (pour ne pas dire simplistes) :
- 1°) En période de crise, les électeurs préfèrent ce qui est modéré, ce qui paraît le plus raisonnable et le plus sûr, le plus réaliste, ce qui permet de garder ce qu’on a. (sic).
- 2°) Si les autres candidats de la gauche, front de gauche ou trotskistes, sont au plus bas, c’est pour la même raison. (sic).

Le problème c’est que ces deux idées sont exactement le contraire de la réalité :
- 1°) Opposés au sarkozysme haï dans ce pays, les électeurs cherchent à s’assurer qu’il sera battu, ils ont donc tendance à appuyer systématiquement le candidat qui est présenté dans les sondages comme le plus capable d’y parvenir. Quel qu’il soit.
- 2°) C’est seulement à cause de cet « effet report », pas à cause de leurs idées, que les autres candidats sont au plus bas. Mécaniquement.

Cela n’a rien à voir avec la « modération » prétendue de François Hollande. Gageons que dès que Martine Aubry paraîtra en tête, elle bénéficiera des mêmes effets reports. Soyons même plus clairs : si le candidat du front de gauche était en position dans la réalité et dans les sondages de battre Sarkozy, il bénéficierait du même effet report à son tour. Sans doute amplifié.

Car les sondages actuels ont une fonction de « prophétie auto-réalisatrice ». Ils créent autant d’attentes qu’ils en observent.

C’est ainsi, le réalisme, c’est du matérialisme pragmatique. Quelque part, l’attraction va à l’attraction, la dynamique à la dynamique. Le PS est majoritaire dans le pays : il dirige deux villes sur trois, 20 régions sur 22 et 61 départements sur 100, il est le principal groupe d’opposition à l’Assemblée et au Sénat. Il peut même gagner le Sénat en octobre pour la première fois depuis 200 ans. Donc, c’est pragmatique, il est le mieux placé pour gagner, rien ne pourra y changer pour ce coup-là, les sondages l’enregistrent, quelque soit son candidat. Inutile « d’appeler au vote utile » des millions d’électeurs sont très pratiques, ils votent utiles spontanément, en dépit des programmes…

La majorité des électeurs à la présidentielle ne se déterminent pas sur les programmes, c’est triste à dire, mais c’est ainsi.

Certes quelques millions de personnes votent sur les programmes, mais là, à la présidentielle, il s’agit de dizaines de millions et à ce niveau, ils votent sur « l’image » du candidat en dépit des détails de son programme. La personnalisation de la politique dépolitise les personnes. Droite ou gauche : on a un type de scrutin détestable qui consiste à élire UN ou UNE président pour trancher dans un sens ou un autre, le programme ne peut pas être le déterminant principal, seul le choix binaire (binette ?) l’est. D’ailleurs à quoi sert d’avoir le meilleur programme du monde s’il ne gagne pas, si c’est l’adversaire féroce et haï qui l’emporte ? D’où le vote réaliste. Pragmatique. Incontournable.

Le résultat est qu’en deux tours, il faut satisfaire deux électorats complémentaires.
- Ceux qui, avisés, cultivés et mobilisés, exigent un vrai programme de changement, ceux-là sont décisifs à gauche, ils étaient par exemple 8 millions à manifester pour défendre la retraite à 60 ans, soutenus par 75 % de l’opinion. Ils sont dans les associations, les syndicats, les partis, ils sont actifs. C’est la petite roue qui entraîne une roue plus grande. Ils ont tous de profondes volontés de changements sociaux. Mais le fait est qu’ils se partageront. Le débat fait rage entre eux. Certains donneront priorité au programme, quoi qu’il arrive : il y en a qui considèrent même que gagner sur un mauvais programme ne vaut pas mieux que perdre. D’autres, tout aussi révolutionnaires, donneront la priorité au fait de gagner et voteront pour le mieux placé, en dépit du programme : quitte à penser que c’est après la victoire assurée que tout se jouera.
- Ceux qui ne se déterminent pas sur les programmes sont une majorité hélas écrasante, parmi les vingt millions de voix qu’un candidat doit obtenir pour gagner. C’est regrettable mais c’est ainsi. Pour autant ceux-là sont multiples : ils ne sont pas « modérés », ni « au centre », ils peuvent être beaucoup plus radicaux ou plus révoltés, ou plus enragés ou plus indignés, que ce que l’éditorialiste de France inter imagine. Ils votent d’abord en CONTRE Sarkozy. Ce faisant, ils projettent ce qu’ils veulent, eux, LEUR programme, celui qu’ils ont en tête, sur le candidat qui leur est donné gagnant. Ils investissent même leurs espoirs, leurs illusions, à eux, à travers, au-delà du candidat le mieux placé : ils ne sont, de ce fait, ni modérés, ni révolutionnaires, ils peuvent même être les deux à la fois, tour à tour et successivement ! Et ils font des déçus le lendemain, à la fois parce qu’il ne leur a « pas été assez promis » et parce qu’il n’a « pas assez été tenu »…

Une chose est sûre : la cocotte bout. Des millions de gens ne sont pas sur la ligne modérée, sous prétexte de « garder » ce qu’ils ont. De toute façon, il est arrivé que des révolutions surgissent seulement pour « garder » des acquis. Mais aujourd’hui, ils sont plutôt, dans leur immense majorité, exaspérés par ce qu’on ne leur donne pas, par ce qu’on leur vole, les inégalités.

Les sondages de fond, le démontrent tous : priorité aux salaires, contre le chômage, pour la retraite, la Sécu. Là, ce sont des dizaines de millions d’électeurs qui se retrouvent. Et si un candidat alliait réalisme gagnant et programme de changement de fond, il gagnerait sans coup férir. Ce serait un raz-de-marée et non pas un score serré.

D’où, au contraire de l’éditorial de France inter : le candidat socialiste quel qu’il soit, est le mieux placé ; mais s’il veut assurer sa victoire, ce n’est pas au « centre » ni à droite qu’il doit aller chercher des voix. Il n’y en a pas là. Le centre, c’est comme le triangle des Bermudes, on s’y perd en le cherchant. C’est à gauche qu’il y a des réserves. Dans le bas, le milieu, le haut du salariat. L’attente de gauche est majoritaire de façon absolument écrasante. Une fois « bien placé » il faut additionner ses voix de départ avec celles en attente pour réaliser le bon score, pour construire la bonne dynamique assurant la victoire.

En Espagne, ce n’est pas la droite qui a gagné : c’est l’abstention qui s’est déplacée. Comme en France en 1993. Parce que la gauche « modérée » selon France inter, a été si « modérée » qu’elle a épousé les lignes de la droite et du FMI, elle a perdu, dans sa base militante, et dans la base large désespérée… La droite, sans même progresser, en chiffres absolus de voix, s’est retrouvée mécaniquement devant. A faire comme en Espagne, du DSK, c’est perdant. Faire du DSK en France, sans DSK, ce serait aussi risqué.

Les « indignés » de la Puerta del Sol sont exactement le manque à gagner de la gauche. Ils sont les prétendus « modérés » auxquels fait allusion le journaliste de France inter : ceux qui disent qu’ils ne croient plus ni en la droite, ni en la gauche, mais qui ont une plateforme revendicative tout à fait de gauche. Ils revendiquent des choses très matérielles, très immédiates, de ne pas être mis à l’écart, éliminés par la société du FMI, de la finance, des riches. Elle est tellement de gauche, la plateforme des « Indignés », que si le « projet » du PS français la reprenait pour l’essentiel en plus de la sienne actuelle, la victoire serait assurée, on irait chercher, on gagnerait, on attirerait toutes les voix du salariat, c’est-à-dire une écrasante majorité.

Gérard Filoche

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