Démocratie & Socialisme
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Largo Caballero : une figure du socialisme espagnol à l’épreuve de l’histoire (1)

dimanche 11 septembre 2011 par Julien Guérin

 

Nous entamons une série de trois articles sur le dirigeant socialiste espagnol Largo Caballero (1869-1946)

Aujourd’hui largement méconnue dans notre pays, la figure de Largo Caballero, décédé il y a soixante-cinq ans à Paris, mérite de sortir de l’ombre pour trouver sa place dans la galerie des grands dirigeants du mouvement ouvrier du XXème siècle.

Syndicaliste, leader du Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE), orateur fougueux, homme à l’honnêteté extrême, président du gouvernement républicain durant la guerre civile, exilé puis déporté durant la seconde guerre mondiale, le parcours et la vie militante de Caballero furent intenses et sans répit. Au cours de ces terribles années 1930, la violence des affrontements idéologiques et politiques, liés à la montée de l’extrême-droite et à la terrible crise économique débutée en 1929, a façonné des parcours hors du commun. Surnommé le « Lénine espagnol » lors des chaudes journées de l’été 1936 où les masses ouvrières et paysannes d’Espagne parvinrent à bloquer provisoirement l’offensive fasciste du franquisme, l’itinéraire du militant Caballero ne fut pourtant pas rectiligne.

Longtemps assimilé à l’aile la plus modérée du socialisme espagnol, c’est sous la pression des luttes sociales que Caballero adopte une ligne révolutionnaire et internationaliste de plus en plus intransigeante. Incarnation de la résistance des travailleurs au fascisme, le socialiste modéré se mue alors en orateur et propagandiste d’un anticapitalisme de masse. Envolées lyriques et révolutionnaires sans cohérence ou authentique évolution de fond ? Sans doute un peu des deux… Vaincu par la peste fasciste et écœuré par l’hydre stalinienne, c’est un homme fatigué et découragé qui meurt en 1946. Faire toute la lumière sur son parcours, ses combats et son évolution marquée vers la gauche mais aussi analyser lucidement ses limites à l’aune de cette révolution espagnole qui, victorieuse, aurait pu changer la face du monde et du XXème siècle, est ici notre modeste dessein.

Le syndicaliste et le dirigeant de grèves

Né en octobre 1869 à Madrid, le jeune Caballero grandit dans une famille pauvre. Il devient ouvrier du bâtiment et se spécialise dans la technique du stuc. Dès l’âge de 21 ans, il devient militant syndical et participe à la grève des salariés de la construction en 1890. Quatre ans plus tard, en 1894, il adhère au Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE). Fondé clandestinement en mai 1879 par l’imprimeur Pablo Iglesias, le PSOE est un des premiers partis ouvriers et marxistes d’Europe. À la même époque, le mouvement ouvrier français se relève à peine de la répression de la Commune tandis que le SPD allemand, créé en 1875, n’est pas encore la grande organisation que l’on connaît et vit sous la botte de fer du chancelier Bismarck. A la fin du XIXème siècle, l’Espagne est une monarchie autoritaire dirigée par la famille des Bourbons depuis 1874. Le système politique est dominé par les caciques régionaux, les conservateurs et les libéraux se partagent alternativement le pouvoir. Une brève République a été proclamée en 1873 mais, vaincue par un coup de force militaire, son existence fut très brève. Le mouvement ouvrier est étroitement surveillé et les grèves réprimées impitoyablement.

Le courage et la popularité de Pablo Iglésias, qui prend en personne la tête de la grande manifestation ouvrière du 1er mai 1890, permettent de développer le PSOE et d’ancrer l’UGT (Union générale des travailleurs) auprès des travailleurs. Fondée en 1888 par les socialistes, cette centrale syndicale doit compter avec la concurrence des courants anarchistes très influents auprès des ouvriers agricoles et dans toute la Catalogne. Les diverses sensibilités anarcho-syndicalistes se regroupent en 1910 dans la CNT (Confédération nationale du travail) et contestent au marxisme, au PSOE et à l’UGT la représentation des masses exploitées d’Espagne. Le PSOE fait élire son premier député en 1910, sa progression est donc lente mais constante. Le pays est encore peu industrialisé et reste relativement en marge du capitalisme mondial. L’Espagne qui a connu son apogée aux XVIème et XVIIème siècles perd ses dernières colonies en 1898, notamment Cuba, et reste largement en dehors du partage du monde entre les impérialismes rivaux qui conduiront à la boucherie de 1914-1918. L’Eglise catholique joue un rôle de premier plan dans la vie sociale et politique du pays, elle reste un puissant relai de la réaction en même temps qu’un des plus importants propriétaires fonciers.

Le jeune Caballero inscrit ses pas dans ceux d’Iglésias et rentre à la direction du PSOE et de l’UGT. En août et septembre 1917, il est l’un des dirigeants de la grande grève générale insurrectionnelle qui éclate à l’appel de la CNT et de l’UGT. Ce mouvement réclame la fin de la monarchie, l’élection d’une constituante, des hausses de salaires et le partage des terres. En pleine guerre mondiale, même si l’Espagne est restée neutre, et à quelques mois de l’Octobre russe, ce mouvement frappe par sa radicalité et son ancrage. Brutalement réprimée par le régime en place, cette insurrection, aujourd’hui largement oubliée, a montré que le mouvement ouvrier espagnol était déterminé et prêt à en découdre. Cinq cents travailleurs sont tués tandis que deux mille sont arrêtés et emprisonnés arbitrairement. L’unité syndicale UGT-CNT a été l’instrument naturel et le cadre de mobilisation des masses, mais un outil politique résolu à prendre le pouvoir a probablement manqué aux travailleurs en lutte. Largo Caballero joue un rôle non négligeable dans ce mouvement et en paie aussitôt le prix, au même titre que les autres dirigeants de la gauche ibérique. Il est condamné et emprisonné à Carthagène. D’autres, comme le syndicaliste révolutionnaire Durruti ou le socialiste Prieto, doivent s’exiler en France. Caballero reste emprisonné un an avant d’être libéré en 1918. Il vient d’être élu député aux Cortés aux côtés de cinq autres socialistes. Une nouvelle période militante s’ouvre pour lui.

Le socialiste modéré

Entre 1918 et 1920, l’onde de choc de la révolution russe se fait sentir dans toute l’Europe. Le vieux monde craque de toutes parts, les grèves se multiplient en France, en Angleterre, en Autriche, en Allemagne et des insurrections, un temps victorieuses, éclatent en Hongrie et à Berlin. La création de l’Internationale communiste en mars 1919 entraîne des débats et des réalignements importants dans toute la gauche continentale. Le soutien presque inconditionnel des partis sociaux-démocrates européens à la guerre et la faillite de la IIde Internationale face à l’Union sacrée, mettent à l’ordre du jour la construction d’une Internationale nouvelle. En Espagne également, « la grande lueur d’espoir venue de l’Est » fait ressentir ses effets. Selon Pierre Broué « l’impact de la révolution russe, l’accroissement des contradictions sociales, rendent particulièrement vigoureuse en Espagne la montée de l’agitation ouvrière » [1].

Les effets de la poussée révolutionnaire sont sensibles à l’intérieur du mouvement syndical, notamment dans la CNT qui décide, un temps, d’adhérer à la IIIème Internationale. Plusieurs de ses dirigeants anarcho-syndicalistes, tels les catalans Nin et Maurin ont été gagnés au marxisme, même si le courant libertaire y demeure puissant. Dans le PSOE aussi, les partisans de l’adhésion à l’Internationale de Lénine et Trotski se sentent pousser des ailes. Les jeunesses socialistes, enthousiasmées par les bolcheviks russes, décident de créer le Parti communiste espagnol en mars 1920 tandis que, dans le même temps, le débat interne continue de faire rage dans le PSOE. Largo Caballero est en première ligne dans la mesure où Pablo Iglésias, figure tutélaire du socialisme espagnol, tombe malade en 1919 et se retire de toute vie militante active.

Caballero, appuyé par son futur rival Prieto, tient tête à l’aile gauche du parti qui tente jusqu’au bout d’entraîner la majorité des militants dans la IIIème Internationale. Pour Caballero, le PSOE doit rester uni et travailler, en lien avec les socialistes autrichiens, les indépendants allemands et le courant de Jean Longuet en France, à la reconstruction de l’Internationale mais sans s’aligner sur les desiderata du russe Zinoviev. Le courant de gauche, dit des « terceristas », finit par quitter le PSOE en 1921 pour fusionner avec les jeunes fondateurs du premier parti communiste espagnol. Caballero, secrétaire général de l’UGT puis leader du parti socialiste , est désormais l’un des plus important dirigeant de la gauche espagnole qui va devoir faire face à la dictature du général Primo de Rivera.

L’agitation ouvrière retombe dans toute l’Europe en 1922-1923, laissant les communistes russes isolés face à un capitalisme qui reprend de la vigueur. En Espagne, pour stabiliser une situation sociale encore instable (des révoltes paysannes éclatent très régulièrement), le roi Alphonse XIII fait appel au général Primo de Rivera, qui opère un coup d’Etat en septembre 1923. Il s’impose comme chef du gouvernement et installe une dictature qui instaure l’état de siège et place aussitôt sous surveillance le mouvement syndical. La CNT bascule dans la clandestinité et se déchire entre anarchistes et communistes, tandis que l’UGT décide, sous l’impulsion de Caballero, de faire profil bas devant Primo de Rivera. Lorsque celui-ci met en place des comités paritaires de co-gestion, sur le modèle du corporatisme mussolinien, l’UGT participe à cette instance. Pire, Caballero devient même conseiller d’Etat et s’attire les foudres du numéro deux du PSOE, son rival Prieto.

La base sociale de la dictature s’effiloche cependant assez vite et, acculé, Primo de Rivera doit céder le pouvoir en 1930. C’est alors que toute l’opposition républicaine décide de s’unir et parvient à l’emporter très largement lors des élections municipales du 14 avril 1931. Même la CNT appelle à voter contre les monarchistes ! Complice de la dictature, affaibli voire affolé par cette victoire, le roi quitte l’Espagne, la Seconde République est alors proclamée. Un nouveau gouvernement est formé, le PSOE y fait son entrée aux côtés de républicains modérés et de catholiques conservateurs. Caballero exerce alors les fonctions de ministre du travail. De son côté, le Parti communiste espagnol, servilement aligné sur la ligne irréaliste « classe contre classe » défini par Staline appelle à la constitution immédiate de conseils ouvriers et dénonce le PSOE et son principal dirigeant comme social-fasciste !

Entre la participation de Caballero à un gouvernement du centre et la ligne gauchiste et inconséquente du PCE, les voix d’Andrés Nin, porte-parole espagnol de l’opposition de gauche trotskiste et de Joaquim Maurin, leader du Bloc ouvrier et paysan [2], ont du mal à porter. L’accession aux responsabilités du secrétaire de l’UGT reste cependant un espoir pour les ouvriers et paysans pauvres. Devant tenir compte de cette pression, Caballero prend quelques mesures importantes, notamment un décret qui oblige les grands propriétaires à mettre en culture leurs terres en friche. Une réforme agraire limitée, mais qui exproprie quelques grands domaines, est aussi mise en place. Le gouvernement, assez timide sur le plan social, donne à son action une nette coloration anticléricale en mettant en œuvre la Séparation de l’Eglise et de l’Etat et la laïcisation de l’enseignement. Ces quelques mesures, même si elles n’attaquent pas frontalement la structure sociale inégalitaire de l’Espagne, mécontentent les milieux dirigeants et la hiérarchie catholique.

Cependant, le gouvernement républicain, et notamment Caballero, sait aussi servir de rempart aux revendications sociales et à l’agitation entretenue par la CNT. En 1932 et 1933, des grèves importantes éclatent en Catalogne et en Andalousie, elles sont impitoyablement réprimées. La CNT, désormais dirigée par la FAI (Fédération anarchiste ibérique) de Durruti entretient un climat de contestation permanent et développe son influence au détriment de l’UGT, directement associée au pouvoir via Caballero lui-même, tandis que le PCE continue de tempêter dans son ghetto contre les socialistes, « frères jumeaux du fascisme » selon ses termes d’alors.

Le changement de régime et sa politique réformiste modérée déçoivent les masses paysannes et ouvrières qui attendaient tant (trop ?) de la proclamation de la République. En novembre 1933, la droite unie gagne les législatives, tandis que le PSOE, sans allié après sa rupture avec les républicains modérés, perd la moitié de ses élus. L’abstention populaire progresse, démontrant la déception face au pouvoir en place depuis 1931. A partir de là, Largo Caballero, incarnation du réformisme, va s’interroger en profondeur sur les causes de cette défaite. Il en tire des leçons singulières qui l’amènent loin de sa ligne politique habituelle.


[1] Pierre Broué, La révolution espagnole 1919-1939, Paris, Flammarion, p.21. [2] C’est un parti essentiellement catalan qui préfigure le POUM et qui a été créé en 1931 par des communistes indépendants en désaccord avec la ligne stalinienne.

Notes

[1] Pierre Broué, La révolution espagnole 1919-1939, Paris, Flammarion, p.21.

[2] C’est un parti essentiellement catalan qui préfigure le POUM et qui a été créé en 1931 par des communistes indépendants en désaccord avec la ligne stalinienne.


Largo Caballero
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