Démocratie & Socialisme
Navigation

À la croisée des chemins

Où vont les « indignés » israéliens ?

samedi 5 novembre 2011 par Philippe Lewandowski

 
Nous reproduisons ici un article paru dans la revue Démocratie & Socialisme de septembre 2011, qui n’a rien perdu (sur le fond) en actualité.

L’irruption des « indignés » ne peut que réjouir les opposants aux sociétés libérales soumises aux marchés financiers. En Israël aussi, des centaines de milliers de personnes sont sorties dans la rue cet été, dans les plus grandes manifestations que le pays ait connu. Des villages de tentes sont apparus au centre de plusieurs villes. Si la question du logement est celle qui a déclanché ce mouvement, l’exigence de justice sociale a rapidement suivi, certains cortèges défilant même sous le slogan de « révolution ! » Mais les silences et omissions de ces mobilisations suscitent également bien des interrogations :

- Les Palestiniens d’Israël ne s’y reconnaissent pas et se sont lancés dans une campagne autonome sous le mot d’ordre de « terre et logement [1] ». Cette revendication est d’autant plus légitime que les autorités sionistes grignotent inlassablement ce qui reste des terres appartenant à des Palestiniens ; en plusieurs lieux, les extrémistes n’hésitent pas à s’approprier purement et simplement des logements occupés par des Palestiniens momentanément absents, sous protection (bénédiction ?) de la police et de l’armée. Par ailleurs, les démolitions d’édifices palestiniens se poursuivent sans relâche.

- Le gouvernement de Nétanyahou a autorisé la construction de plusieurs milliers d’unités d’habitation… dans les territoires occupés, notamment Jérusalem-Est, où la colonisation avance à pas forcés. Le mouvement social israélien ne pourra pas indéfiniment ignorer, reporter ou refuser de (se) poser la question de l’apartheid, des annexions et de l’occupation. S’agit-il simplement de rythme, comme l’explique Uri Avnery [2] ? Mais sous prétexte de tactique, la tentation d’une sorte d’attentisme politique deviendrait dès lors pressante pour les militants israéliens anti- ou post-sionistes. Pour Michel Warschawski, au contraire, il est temps pour la protestation sociale israélienne de faire des choix politiques et de dissiper l’illusion de l’unité nationale [3].

- L’intégration des revendications palestiniennes constitue en effet un élément clé pour le devenir du mouvement social israélien. Abir Kopti, militante politique palestinienne et ancienne élue du conseil municipal de Nazareth, a pu remarquer une initiative particulièrement intéressante dans le campement des « indignés » de Haifa :

« Le message central de la Tente 1948 est que la justice sociale devrait être pour tous. Elle rassemble les citoyens juifs et palestiniens qui croient en une souveraineté partagée dans un Etat pour tous ses citoyens.[…] L’existence de Tente 1948 dans le camp est un défi vers les gens qui participent au mouvement du 14 juillet. Les premiers jours, la tente a été attaquée par un groupe de droite, qui a battu les militants de la tente et détruit son drapeau palestinien. Certains leaders du mouvement du 14 juillet ont dit clairement qu’avancer les questions centrales concernant la communauté palestinienne en Israël ou l’occupation ferait « perdre sa force » à la lutte. Ils ont souvent dit que la lutte est sociale, pas politique, comme s’il y avait une différence. Ils avaient peur de perdre des supporters s’ils appuyaient sur les questions palestiniennes. La vérité, c’est que c’est vrai.[…] Pourtant, il faut l’admettre, il se passe quelque chose, les Israéliens se réveillent. Il y a un développement ; les gens se rencontrent, discutent des questions. L’assemblée générale du camp a décidé vendredi qu’elle n’accepterait aucun message raciste parmi ses participants. Même à Tente 1948, beaucoup d’Israéliens sont venus, ont lu les tracts, écouté ce que représente Tente 1948 et discuté calmement. Peut-être, si j’étais une israélienne juive, je serais fière du mouvement du 14 juillet. Mais je ne suis pas juive, je ne suis pas sioniste, je suis palestinienne. .Je ne veux pas béatifier la réalité, ni cacher quoi que ce soit pour servir une « tactique » et je n’accepterai pas des miettes. Je veux parler de la justice historique, je veux parler de l’occupation, je veux parler de la discrimination et du racisme, je veux tout mettre sur la table, et je veux parler de cela au cœur de Tel-Aviv. La justice sociale ne peut pas être divisée ou classifiée. Si ce n’est pas une justice pour tous y compris tous les Palestiniens, alors c’est une fausse justice, une justice d’élite ou une « justice pour juifs seulement » exactement à la manière dont fonctionne la démocratie israélienne « pour juifs seulement ». Le mouvement du 14 juillet est une grande occasion pour les Israéliens pour refuser à leur État de continuer à sombrer en un régime d’apartheid. [4] »

Saura-t-il la saisir ?

Philippe Lewandowski

Notes

[1] Fadwa Nassar, « Les Palestiniens de 48 se mobilisent pour la terre et le logement », 17 août 2011, http://www.ism-france.org/analyses/..., consulté le 28-08-2011.

[2] Uri Avnery, « Comme les tentes sont jolies », 8 août 2011, http://www.france-palestine.org/art... , consulté le 28-08-2011.

[3] Michel Warschawski, « Time for israeli social protest to make political choices, end illusion of national unity ».

[4] Abir Kopti, « Tel Aviv, tente 1948 », 8 août 2011 », http://www.protection-palestine.org... , consulté le 29-08-2011.

Loading
Abonnez-vous à la revue "Démocratie & Socialisme"
Abonnez-vous à la lettre de D&S par courriel
Rejoindre le groupe des amis de  D&S sur lacoopol.fr
Au boulot ! La chronique de Gérard Filoche dans l'Humanité Dimanche