Démocratie & Socialisme
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Voyageurs de la Liberté

mercredi 11 janvier 2012 par Philippe Lewandowski

 
Nous reproduisons ici la chronique mensuelle « Palestine » publiée dans le numéro de décembre de la revue Démocratie&Socialisme.

Les faits

Le 15 novembre 2011, 6 activistes défient la ségrégation hypocrite existant dans les transports en commun desservant les territoires palestiniens occupés. L’hypocrisie est en effet patente : « Bien qu’il ne soit pas officiellement interdit aux Palestiniens d’utiliser les transports publics israéliens en Cisjordanie, ces lignes sont de fait ségréguées puisque beaucoup d’entre elles passent par des colonies (par définition illégales) exclusivement juives, dont un décret militaire interdit l’entrée aux Palestiniens. [1] » La ligne choisie est la ligne 148 de la compagnie Egged, l’arrêt d’embarquement celui de la colonie de Psagot, la destination Jérusalem. Dès l’arrêt, les réactions des voyageurs juifs sont, disons consternantes [2]. Les deux premiers bus qui passent ralentissent, puis continuent sans s’arrêter. Lorsque le troisième s’arrête, les six activistes y montent, accompagnés d’un policier israélien et d’une vingtaine de journalistes. Ils ne parviennent pas à destination : le bus est immobilisé au « check point » de Hizma, situé à l’entrée de la colonie juive de Pisgat Zeev, à Jérusalem-Est ; les voyageurs de la liberté en sont extirpés et mis en état d’arrestation. Ils sont libérés le soir même. Leur courageuse initiative est à saluer, mais elle ne semble guère avoir retenu l’attention des grands médias occidentaux, même si elle se réfère à un précédent prestigieux.

La référence historique

La forme d’action mise en œuvre reprend celle du Mouvement pour les Droits Civiques des Noirs américains il y a cinquante ans : le 4 mai 1961, un groupe de sept Noirs américains accompagnés par six militants blancs prirent place, à Washington, DC, dans deux bus à destination de la Nouvelle Orléans. Si la Cour Suprême avait déclaré en 1946 que les voyages entre les États devaient être libres de ségrégation raciale, cet arrêt était loin d’être appliqué partout. Les premiers « voyageurs de la liberté » ne parvinrent pas à destination : ils se heurtèrent à la violence en Caroline du Sud, et surtout en Alabama, où l’un des bus fut détruit par le feu. Un second groupe, de 10 personnes, partit de Nashville : arrestations, refoulement et tabassages fut leur lot. Tel fut également le sort du troisième groupe, de 27 participants, qui prit le relais. Ces « voyages de la liberté » se poursuivirent néanmoins jusqu’en septembre, lorsque la loi fut enfin appliquée dans tous les Etats-Unis. [3]

Le débat palestinien

Les Palestiniens sont sensibles à l’évènement, qui provoque même un débat politique permettant de préciser les limites d’une analogie pouvant être trompeuse. C’est ainsi que Linah Alsaafin écrit :

« Nul doute que ce qu’on fait les six voyageurs de la liberté fut significatif. (…) L’apartheid est très vivant en Palestine occupée. C’est la réalité que nous respirons par nos poumons congestionnés tous les jours de nos vies éveillées.

Les voyages de la liberté ont été conçus comme un acte anti-colonial reflétant une [action] antérieure victorieuse pour des droits civils. Mais notre lutte n’est pas une lutte pour les droits civils. C’est une lutte contre une occupation étrangère. Nous devons appeler à la libération d’une population indigène victime d’une autorité d’implantation colonialiste dévastatrice, qui a poursuivi un nettoyage ethnique, commis des massacres à grande échelle, imposé des punitions collectives et restreint les déplacements des Palestiniens pendant des décades.

Les objectifs des « voyageurs de la liberté » étaient clairs et transparents, ainsi que l’indiquait leur seconde déclaration de presse, lors de laquelle ils ont rappelé qu’ils ne cherchaient pas à déségrégationner les bus des colons, étant donné que « la présence des colonisateurs et des infrastructures qui les desservent est illégale et doit être démantelée » (déclaration du 13 novembre 2011). » [4]

Mais peut-être est-il erroné d’opposer lutte pour les droits civils et lutte de libération nationale. Car outre le fait de constituer une forme d’action concrète pour les populations directement concernées, même une lutte aux objectifs limités ouvre des perspectives politiques qui ne sont pas passées inaperçues aux yeux des dirigeants sionistes. C’est ainsi qu’Ehud Olmert, ancien premier ministre israélien, déclarait :

« Si un jour arrive où la solution à deux États s’écroule et où nous devons faire face à un combat de type Sud-Africain pour l’égalité des droits civiques (incluant les Palestiniens des territoires occupés), alors, dès que cela se produira, ce sera la fin de l’État d’Israël. [5] »

Il explicitait ses craintes plus avant :

«  Le temps nous est compté. De plus en plus de Palestiniens ne sont plus intéressés par une solution négociée, à deux États, car ils souhaitent changer l’essence même du conflit en passant d’un paradigme de type Algérien à un paradigme de type Sud-Africain ; d’un combat contre « l’occupation », pour reprendre leur vocabulaire, à un combat de type « un homme = une voix ». C’est bien sûr un combat beaucoup plus clair, beaucoup plus populaire et, au final, beaucoup plus puissant. [6] »

Comment mieux illustrer l’impasse de la politique officielle des autorités israéliennes ? D’une part, elles font (pour le moins) des pieds et des mains pour tenter d’empêcher toute reconnaissance d’un État palestinien, d’autre part elles craignent encore plus la solution à un État. Et que penser de la panique de ceux qui se prétendent «  la seule démocratie du Proche-Orient » devant un slogan aussi légitime et élémentaire que « un homme = une voix » ?

Philippe Lewandowski

Notes

[1] Des « voyageurs de la liberté » palestiniens vont défier la ségrégation… », http://www.ism-france.org/temoignag... , 10-11-2011, consulté le 04-12-2011.

[2] Mya Guarnieri, Les réactions israéliennes aux « freedom riders », http://www.ism-france.org/temoignag..., 16-11-2011, consulté le 04-12-2011.

[3] Freedom rides (American civic rights movement), Encyclopaedia Britannica, http://www.britannica.com/EBchecked..., consulté le 04-12-2011.

[4] Lina Alsaafin, Are the freedom rides a detour for the struggle ?, the Electronic Intifada, http://electronicintifada.net/conte..., 23-11-2011, consulté le 04-12-2011.

[5] Cité par Julien Salingue, À la recherche de la Palestine : au-delà du mirage d’Oslo. Paris : Éditions du Cygne, 2011, p.151. Il faudrait en toute rigueur ajouter : en tant qu’État sioniste.

[6] Idem, p.161.

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