Démocratie & Socialisme
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Sortie sur les écrans britanniques en janvier, La Dame de fer est un « biopic » (biographical motion picture) qui mêle des événements historiques à des épisodes imaginaires de la vie de Margaret Thatcher. L’ex-première ministre est mise en scène telle que l’auteure du film l’imagine aujourd’hui. On sait que l’octogénaire souffre de troubles mémoriels et de démence depuis 2001. Chaperonnée par une gouvernante, recevant les visites de sa fille Carol, elle vit cloîtrée dans son appartement londonien. Depuis 2002, elle limite ses apparitions publiques. Cette vieillarde déboussolée n’est que l’ombre de la femme qui domina la vie politique britannique entre 1979 et 1990. Très affectée par le décès de Dennis, son mari, en 2003, Thatcher continue de « partager sa vie ». La caméra la filme conversant, déjeunant ou partageant le lit conjugal avec cet homme jovial et effacé. Dennis est bien mort ; Carol le lui rappelle régulièrement, mais Thatcher hallucine et oublie tout, y compris que son mari a disparu.

La vieillesse, la déchéance physique et intellectuelle, la mort des siens, la nostalgie du passé : Phyllida Lloyd, la metteuse en scène, a choisi de retracer la vie de Margaret Thatcher à travers ce prime intimiste et œcuménique. La demeure de la vieille dame est le point de départ de multiples flashbacks sur sa vie ; des aller et venus mémoriels provoqués par une nouvelle entendue à la radio, une vidéo familiale visionnée ou un bruit parvenu de la rue. La trajectoire est subjectivée par le regard d’une Maggie trébuchante et pitoyable. Le rôle est incarné de manière très convaincante par Meryl Streep, qui a une réputation de « liberal » à Hollywood. Lloyd, qui se présente comme « plutôt de gauche », avait déjà travaillé avec Streep dans Mama Mia, une comédie musicale qui a connu un très grand succès commercial.

Cette approche volontairement « humaniste » met mal à l’aise, voire importune tous ceux qui ont en mémoire ce que fit l’ex-locataire de Downing street. De brefs clips renvoient aux événements politiques décisifs de son leadership : les grèves de la faim des membres de l’IRA en 1981, la guerre des Malouines en 1982, la grève des mineurs et l’attentat de Brighton en 1984 ou encore les révoltes de la Poll Tax et son inévitable départ en 1990. Il est regrettable que ces faits soient mis en scène trop hâtivement, car ils n’apportent aucune plus-value pédagogique au récit. A son corps défendant ou pas, Lloyd a réalisé une fresque épique ; le combat d’une femme contre les establishments de tout poil : le monde machiste de la politique ; le danger représenté par un État tentaculaire ou encore le militantisme de syndicats bolchévisés. Dans l’adversité, Margaret se bat, perd, persévère, gagne, puis de nouveau connaît la défaite. C’est une Thatcher étrangement humanisée et dépolitisée qui nous est révélée. Comment ne pas être ému de la voir ainsi diminuée ; comment ne pas avoir pitié de sa solitude et de son déclin ?

A quelques rares moment du film, on permet à Meryl Streep de dévoiler la « vraie » Thatcher. A un dîner donné en son honneur, un convive lui demande son opinion à propos d’un attentat sanglant en Asie. Impériale, la Dame de fer laisse s’installer un long silence avant de répondre. Avec cette diction ampoulée si caractéristique, la Dame de fer se lance enfin dans une diatribe contre les « Forces du Mal ». Il s’agit, selon elle, d’une lutte à mort entre la « civilisation occidentale » et le terrorisme international. Thatcher fut subjuguée par Ronald Reagan, le combattant anticommuniste. Elle aurait également été séduite par George W. Bush, le croisé de Bagdad. Ce « biopic » pose un regard tendre sur la plus froide et déterminée des personnalités politiques britanniques de l’après-guerre. Ce faisant, le film délaisse l’animal politique, trait pourtant quintessentiel du personnage, et se concentre sur l’éphémère : la vieillesse d’une femme. Le sujet est certes intéressant, mais pourquoi avoir posé le regard sur une personne aussi controversée ? On peut éprouver de la compassion pour toute personne atteinte de démence, mais le mal dont est affligé Margaret Thatcher justifie-t-il de passer sous silence les souffrances et les injustices que sa politique a infligées à des millions d’individus ?

Margaret Thatcher incarne de manière idéal-typique les « valeurs » de la Middle England, cette Angleterre blanche des classes moyennes laborieuses qui lit le Daily Mail et vote conservateur. Elle est provinciale, pingre, aigre, anti-intellectuelle, europhobe, anti-syndicaliste, individualiste effrénée et, last but not least, dénuée de tout sens de l’humour. Effort, ordre et self-help : avec Thatcher, ce sont les valeurs victoriennes de son père ultraconservateur qui parviennent au pouvoir. A l’université, elle découvre les penseurs néolibéraux. Au pouvoir, elle s’inspire des théories économiques de l’École monétariste de Chicago animée par Milton Friedman et de l’École autrichienne de Friedrich Hayek. Les fondations de la « révolution conservatrice » qu’elle co-pilote avec Ronald Reagan sont posées. Elle réduit les dépenses publiques, mène des politiques d’austérité draconiennes, baisse les impôts des riches et des entreprises, privatise, abandonne le secteur industriel à son déclin, favorise l’ouverture économique aux capitaux étrangers ou encore décide de la fin du contrôle étatique des taux de change. Elle contribue de manière décisive à l’édification d’une société profondément inégalitaire, violente et matérialiste.

La Dame de fer ne ménage pas ses ennemis, nombreux et divers. Elle combat sur le plan interne les socialistes, les syndicats et les fonctionnaires. Elle n’épargne pas les ministres de son gouvernement qu’elle traite avec dédain et qui se vengeront d’elle en 1990. Sur la scène internationale, elle est à la tête du combat anticommuniste. Elle s’oppose aux sanctions économiques contre le régime d’Apartheid et se déclare l’ami du président Botha. Elle se méfie de ses partenaires européens qu’elle ne comprend ni n’apprécie. Martiale, elle conduit une guerre douteuse pour reprendre aux Argentins les Malouines, un archipel sans valeur économique ou géopolitique. A cette occasion, elle déclare vouloir en découdre avec les « voyous fascistes » de Buenos Aires. Ironie de l’histoire, elle sera seule à prendre la défense du général Pinochet, autre voyou fasciste. En mars 1999, Thatcher lui rend visite dans sa résidence surveillée au Royaume-Uni. Pinochet est sous le coup d’un mandat d’arrêt international lancé par le juge espagnol Baltasar Garzón pour violation des droits de l’homme dans son pays. Elle demande sa libération et, devant les télévisions, elle lui confie : « Je suis bien consciente que vous êtes celui qui a amené la démocratie au Chili, vous avez établi une constitution appropriée à la démocratie, vous l’avez mise en œuvre, des élections ont été tenues, et enfin, conformément aux résultats, vous avez quitté le pouvoir » (http://news.bbc.co.uk/1/hi/uk/304516.stm).

Après en avoir souffert dans un premier temps, Margaret Thatcher intégra le monde machiste de la politique sans état d’âme. Dominatrice le jour au gouvernement, elle était une épouse-modèle le soir au foyer. Des témoins racontent qu’elle quittait précipitamment Downing street pour aller cuisiner les repas de son mari. Elle ne supportait pas la présence de femmes autour d’elle (une seule femme siégea dans ses gouvernements pendant onze ans). La Dame de fer ne fit absolument rien pour promouvoir ou améliorer la situation des femmes. Que Phyllida Lloyd et Meryl Streep, deux femmes « progressistes », soient à l’origine de la réhabilitation d’un personnage aussi trouble laisse songeur.

Philippe Marlière

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