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La « compassion » de Christine Lagarde

jeudi 31 mai 2012 par Jean-Jacques Chavigné

 

Dans une interview au quotidien britannique The Guardian, la directrice générale du FMI estimait que les Grecs devraient « s’entraider mutuellement en payant leurs impôts ».

Elle aurait dû préciser qui était visé par ses propos : le salarié à 800 euros par mois, l’armateur grec que la Constitution et la loi dispensent de tout impôt, l’Eglise orthodoxe qui ne paie qu’un impôt dérisoire alors qu’elle est (de très loin) le premier propriétaire foncier du pays ? C’est bien évidemment le salarié à 800 euros (ou moins) que vise Madame Lagarde. Si ce n’était pas le cas, pourquoi n’aurait-elle pas demandé à l’Union européenne et à la Suisse de mettre en place les moyens juridiques pour taxer les centaines de milliards placés dans les banques suisses par les Grecs fortunés ?

Christine Lagarde trouve normal que la faute des parents retombe sur leurs enfants (les enfants des armateurs, ceux des popes ?). Les parents ne paient pas d’impôts, il est logique que les enfants grecs soient privés de services publics. Ce qui veut dire, si l’on écoute vraiment Christine Lagarde, qu’il est normal que les enfants grecs soit privés d’école et de soins médicaux.

La Directrice générale du FMI ajoute que sa compassion va d’abord aux enfants du Niger car « ils ont encore plus besoin d’aide que les gens d’Athènes ». Mais si les enfants du Niger sont dans une grande pauvreté, le FMI en porte toute sa responsabilité. Il a « aidé » le Niger et les pays africains comme il « aide » aujourd’hui la Grèce. Utilisant comme moyen de pression la dette publique des pays africains, le FMI et la Banque mondiale ont, en effet, imposé leurs « plans d’ajustements structurels » à ces pays. Cela veut dire qu’ils les ont obligés à renoncer à satisfaire les besoins de leur population pour tourner leurs économies vers l’exportation afin d’obtenir les capitaux nécessaires au remboursement et au paiement des intérêts de leurs dettes publiques. Les cultures vivrières (mil, sorgho …) ont donc dû faire place à des cultures destinées à l’exportation (coton, riz…). Voilà pourquoi les enfants africains souffrent de famine et de malnutrition. Ils n’ont pas besoin de la compassion de Christine Lagarde. Ils auraient plutôt besoin que la FMI change de politique et ne soit plus au service de la Finance mais des Êtres humains.

Les propos de Madame Lagarde, aussi odieux soient-ils, ont au moins un mérite, c’est de prévenir les peuples européens de ce qui les attend. La Finance dont madame Lagarde est l’une des plus éminente porte-parole, est prête à les affamer (c’est là que serait censé commencer la compassion de la Directrice générale du FMI), à les priver de leurs droits sociaux les plus élémentaires plutôt que de renoncer à la plus petite partie parcelle de ses intérêts.

La seule chose qui fonctionne avec la Finance, comme avec la Commission européenne et le FMI, c’est le rapport de forces. Chercher à « rassurer les marchés » nous mène partout à la catastrophe sociale, démocratique et financière : en Grèce, en Espagne, dans toute l’Union européenne. « Dominons la Finance », comme l’avait proposé François Hollande. Menaçons-la de ne pas rembourser la dette publique (pour l’essentiel aux mains des banques), organisons partout des audits de la dette publique pour déterminer publiquement, collectivement, démocratiquement quelle part de la dette est illégitime et ne doit pas faire l’objet de paiement d’intérêts ou de remboursement du capital. Nous la verrons aussitôt perdre de sa superbe et reculer pour essayer de sauver ce qui resterait à sauver de ses créances. L’intervention de Madame Lagarde dans l’élection législative grecque de juin prochain, au moyen de l’entretien accordé à « The Guardian », indique sans ambiguïté à quel point la Finance est au bord de la crise de nerf. C’est le second mérite de cet interview.

Jean-Jacques Chavigné

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S’agissant de la Grèce, François Hollande n’a pas été très clair sur France 2 : tout en affirmant que les Grecs sont souverains dans leur choix, ses propos accréditaient plutôt l’idée selon laquelle voter pour les partis opposés au mémorandum risquait de pousser la Grèce vers une sortie de l’Euro.

Il était pourtant facile d’être clair puisque aucun traité ne prévoit la sortie de l’Euro pour un Etat déterminé (ni Maastricht, ni Lisbonne, ni le MES-TSCG). Le ME-TSCG prévoit simplement des sanctions financières en cas de déficit budgétaire ou dette supérieurs à ce qu’il définit. Il suffisait au chef de l’Etat de le rappeler. Il pouvait également rappeler le fait que 85% des Grecs affirment clairement être favorables au maintien de leur pays dans l’Union comme dans l’Euro : sondage récent sur cette question + élections du 6 mai où seuls "Aube dorée" et le KKE s’opposent à l’Euro et à l’Union alors qu’ils représentent 15% à eux deux.

En réalité la Troïka, Merkel et l’oligopole du marché de l’information au sein de chaque pays de l’Union font pression sur le peuple Grec pour l’obliger à voter ND ou Pasok.

Il est inquiétant de constater que le chef de l’Etat n’ose pas encore choisir entre les 2 faces du candidat Hollande : celui qui déclarait au Bourget que son ennemi est la finance et celui qui rassurait la City de Londres en rappelant que les gouvernements socialistes ont beaucoup privatisé et qu’il n’y a presque plus de communistes.

Si le chef de l’Etat souhaite des ministres Front de Gauche (et singulièrement communistes), il lui faudra opter pour le candidat qui s’opposait à la finance. s’il n’en souhaite pas, il lui suffira de conserver son ambiguité. En revanche, je ne suis pas certain que le peuple de gauche lui autorisera ce non-choix très longtemps...

Faut-il prendre au mot ceux qui repoussent les accords, solder les comptes et stopper les aides ou s’acharner à soutenir, quitte à risquer une plus lourde chute ? L’ébullition irrigue ces contrées en peine de solution assimilable. Planche de salut ou billot terminal : le choix se fait à l’aveugle, guidé par les éclats des braillards.
 Réponse à Loïc Decrauze 27 mai 2012, par JJC

Les "aides" ne vont pas à la Grèce. Elles vont, au fur et à mesure de l’arrivée à échéance des titres de la dette publique grecque, au remboursement de ces titres. La Grèce ne perçoit pas un seul euro de cette "aide" qui, à l’initiative de Merkel et Sarkozy va d’ailleurs sur un compte bloqué dont la seule fonction est de rembourser les créanciers de la dette publique grecque. Tout va aux créanciers de la Grèce, c’est-à-dire aux banques, aux assurances et maintenant à la BCE qui a pris leur relais, transformant la dette privée des banques en dette publique européenne.

Si la Grèce décidait de ne plus rembourser les intérêts de sa dette, son déficit primaire serait de l’ordre de 2 ou 3 %. Si elle décidait de ne plus rembourser les titres de sa dette arrivés à échéance, son budget serait excédentaire. Elle n’aurait donc aucun mal à payer ses fonctionnaires, contrairement à ce que les principaux médias répètent comme des perroquets.

Le Parlement grec qui s’était "engagé" à respecter le "mémorandum" c’est-à-dire le plan de destruction social de la Grèce, au nom des Grecs, ne représentait plus le pays. Il avait élu en 2009 dans un toute autre contexte. Les dernières élections l’ont montré : 33 % des Grecs seulement se reconnaissent dans les partis (Nouvelle Démocratie et Pasok) qui se sont engagés à approuver le mémorandum.

L’UE et le FMI qui avaient obligés le PASOK et Nouvelle Démocratie à signer l’engagement de respecter le mémorandum quel que soit le résultat des élections se sont tirés une balle dans le pied. Ces partis ont été largement distancé, justement parce qu’ils avaient signé cet engagement. Ils ont permis à tous les partis (en en premier lieu à SYRIZA) qui refusaient ce mémorandum d’obtenir plus de 2/3 des suffrages.

En réalité, la Grèce aurait toutes les chances de gagner le bras de fer qu’elle engagerait avec l’Union européenne si elle décidait de ne plus rembourser sa dette puis de la renégocier (comme l’Argentine en 2000). Le milliardaire américain Paul Getty avait bien compris ce type de phénomène lorsqu’il affirmait "Si vous devez 1 000 $ à votre banquier, il vous tient mais si vous lui devez 1 000 0000 $, c’est vous qui la tenez".

La dette de la Grèce n’est pas remboursable. l’austérité voulue par le FMI et l’UE ne fait que l’enfoncer chaque jour davantage dans la récession et le chaos social. Cette dette est la conséquence de l’éclatement de la bulle immobilière et de la crise bancaire de 2007-2008, des énormes passe-droits fiscaux accordés aux Grecs les plus riches, aux armateurs et à l’Eglise orthodoxe. Les Grecs ordinaires n’ont aucune raison de rembourser les banques qui, gavées par les milliards d’euros et de $ de la BCE et de la Réserve fédérale américaine, accordés à taux 0, se sont mises en 2008-2009 à spéculer sur la dette des pays du sud de l’Europe.

L’interview de Christine Lagarde a au moins le mérite de montrer jusqu’où la Finance est capable d’aller pour recouvrer le montant de ses spéculations. Cela n’a d’ailleurs rien d’étonnant, les libéraux ont toujours pensé que la faim, et elle-seule, pouvait vraiment pousser les gens à travailler. C’est le fond de leur philosophie, tout le restant n’est qu’habillage. Il vaudrait peut-être mieux les arrêter avant. La seule méthode pour y parvenir, c’est le rapport de forces, c’est de les obliger à renégocier la dette en leur laissant le choix de tout perdre ou de perdre seulement une partie de leurs créances.

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