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Palestine

L’école de la cruauté

mardi 4 septembre 2012 par Philippe Lewandowski

 

Nous reproduisons ci-dessous un article paru dans Démocratie&Socialisme n°196.

Après avoir frappé au visage avec son arme un pacifiste danois en Cisjordanie le 14 avril dernier, le lieutenant-colonel Shalom Eisner s’est vu « démettre de ses fonctions de commandant adjoint d’une division pour des raisons morales ; il ne servira pas de commandant adjoint de l’école des officiers et ne pourra pas exercer de fonction de commandement pendant deux ans. [1] » Il ne sera cependant pas renvoyé de l’armée. Cette sanction a donné lieu à trois types de réaction.

LA PROTESTATION SIONISTE

La presse et les activistes sionistes se sont empressés de crier au scandale, en présentant le militaire comme un héros et en dénonçant l’injustice de la sanction : « Elle lance un message extrêmement négatif à tous les officiers qui se trouvent confrontés durant des heures aux provocations des alliés des terroristes et qui auront désormais peur qu’une caméra ou un simple téléphone portable ne puissent briser leur carrière. [2] » Une pétition de soutien à l’officier frappeur a été lancée. Rien ne précise que les « terroristes » en question étaient en l’occurrence des manifestants pacifiques qui voulaient simplement rendre à bicyclette une visite de solidarité à des villages palestiniens situés dans la vallée du Jourdain, où fleurissent le nettoyage ethnique et les implantations illégales.

L’ENTERREMENT DIPLOMATIQUE

L’ambassadeur du Danemark en Israël, Laislot Plesner, s’est tourné vers le ministère des Affaires étrangères à Jérusalem pour obtenir des éclaircissements sur l’événement. Mais après les déclarations des autorités israéliennes et la sanction prise, l’incident a été considéré comme clos : « Le chef de la diplomatie danoise a salué lundi la réaction du premier ministre israélien qui a condamné l’attitude d’un haut-gradé de Tsahal pour avoir frappé un militant pro-palestinien danois en Cisjordanie. « Le premier ministre israélien s’est exprimé de façon extrêmement critique sur cet incident. Je suis d’accord avec cela », a affirmé le ministre des Affaires étrangères danois Villy Soevndal dans un communiqué lundi. [3]  »

Il n’en fallait pas davantage pour que repassent dans l’ombre la violence et les exactions quotidiennes qu’exercent colons et troupes d’occupation sur les populations civiles habitant ces mêmes territoires. Dans ce qui ressemble à un lâche soulagement, les grands démocrates occidentaux pouvaient de nouveau regarder ailleurs : l’honneur était sauf. Croyaient-ils.

LA HONTE

Ainsi que l’explique Andreas, le militant danois, « cela a été présenté par les médias comme « l’incident danois », comme si ce n’était pas ainsi que procédait normalement l’armée israélienne. Mais ce qui m’est arrivé n’est rien comparé à la violence systématique employée contre les Palestiniens. Ce n’est pas un incident isolé, c’est ce que nous voyons tous les jours.

J’ai vu des gens dont les maisons avaient été démolies au milieu de la nuit par des douzaines de soldats, des gens laissés sans rien. J’ai vu des villages bédouins sans eau courante ni électricité à côté de colonies israéliennes ayant le contrôle total des ressources en eau. J’ai vu des gens auxquels on déniait leurs droits humains fondamentaux et tout espoir dans le futur. [4] »

Le rôle des forces d’occupation israéliennes n’a, d’un point de vue militaire, qu’un rapport ténu avec les nécessités de défense d’un État que rien ne menace. Pour se faire une idée de la réalité de son action sur le terrain, rien ne vaut une visite sur le site de « Breaking the silence : Israeli soldiers talk about the occupied territories » (Brisant le silence : des soldats israéliens parlent des territoires occupés) [5]. La classification des témoignages reproduits est éloquente en elle-même : abus, brimades, contrôles, confirmations de tuer, morts, destructions de propriétés, destructions de maisons, incursions dans des maisons, boucliers humains, humiliations, pillages, pertes de moyens de vivre, routine, règles d’engagements, colonies, violences des colons.

LA VOIE DE LA PROVOCATION

En dépit de ses efforts, l’armée israélienne ne parvient pas à terroriser les Palestiniens suffisamment pour les faire quitter leurs terres d’eux-mêmes, sans demander leur reste. Et une expulsion massive ne paraît pas possible dans les conditions actuelles. Mais la donne changerait peut-être dans une situation de guerre ouverte, par exemple dans la foulée d’un soulèvement désespéré qu’il faudrait réprimer avec force.

La voie de la provocation prend donc un tracé double :
- D’une part, la poursuite de la colonisation et du nettoyage ethnique dans un rythme acceptable par les dits grands démocrates occidentaux.
- D’autre part, la menace (sporadiquement mise en exécution) de faire preuve d’une cruauté encore plus intolérable. Est-ce dans cette perspective qu’il faut considérer les images de plus en plus nombreuses de personnes vulnérables (enfants, invalides, femmes) pris ostensiblement pour cibles ou victimes ?

Il est vrai que cette dernière optique exige des individus capables d’obéissance ainsi que d’insensibilité. Loin d’offrir une formation civique à de jeunes appelés, l’occupation constitue en réalité une école de la cruauté. Ce que nul n’est obligé d’accepter.

À nous de soutenir ceux qui ont le courage de la refuser !

À nous d’encourager ceux qui osent briser le silence !

N’oublions pas l’évidence jadis énoncée par Rosa Luxembourg : Un peuple qui en opprime un autre ne peut pas être libre.

Philippe Lewandowski

Notes

[1] Un gradé israélien limogé pour avoir frappé un manifestant danois, France TVinfo, 18-04-2012 http://www.francetv.fr/info/un-haut... , consulté le 22-06-2012.

[2] Shalom Eisner évincé de son poste !, Shraga Blum, 18-04-2012, http://malaassot.over-blog.com/arti..., consulté le 22-06-2012.

[3] Un officier frappant un militant pro-palestinien embarrasse Tsahal, Delphine Matthieussent, AFP Jérusalem, 18-04-2012,

[4] Danish protester : « No one would care if a Palestinian was hit by a rifle », Harriet Sherwood, 20-04-2012, http://www.guardian.co.uk/world/201..., consulté le 23-06-2012.

[5] http://www.breakingthesilence.org.il, consulté le 23-06-2012.

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