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« On a une expérience et une force qui nous permettent de refuser ce chantage au moindre mal qui souvent amène au pire. » Alain Krivine

LCR : Pour « éviter le pire » ?
Diviser ou rassembler la gauche ?

dimanche 30 novembre 2003

 

Ainsi la majorité de la Ligue se sent en mesure ( expérience, force ) de rejeter le «  chantage au moindre mal  ». Sous prétexte que céder à ce « chantage » conduit au "pire". Donc s’il ne faut plus céder, c’est qu’on ne craint sans doute pas le "pire"…
Pourtant ceux qui n’ont pas le temps d’attendre et qui souffrent au quotidien, expérimentent dans tous les domaines (droit du travail, durée du travail, licenciements, indemnités chômage, salaires…) la différence
concrète avec la gauche : même si, avec la gauche, ils n’avaient pas tout ce qu’ils voulaient, avec la droite ils ont tout ce qu’ils ne veulent pas. Dans leur chair, ils n’aiment certainement pas « le moindre mal » mais en tous cas, ils voudraient éliminer le pire le plus vite possible ! Ca, Krivine ne le voit pas, il proclame même qu’il ne le veut pas, il ne partage pas cette urgence sociale que vivent des millions de salariés.
Sa philosophie de bas étage sur « le pire et le moindre mal » sert en tout cas à refuser ouvertement de voter tout de suite pour son camp, refuser de se désister et de battre la droite. Alain Krivine ne présente pas cette nouvelle « analyse » comme un ralliement ou un compromis avec Lo, non, il la présente comme une « évolution » réfléchie de la Ligue.
De nombreux militants, de nombreux journalistes, même historiens ne le savent pas, ou ne le savant plus, mais c’est une rupture dans l’histoire de la Ligue, une rupture avec l’essence du trotskisme lui-même.

Jusqu’aux municipales de mars 2001, (à une demi-exception prés, en 1993) la Lcr appelait systématiquement au "désistement" au second tour pour la gauche. Elle a même mené des campagnes politiques « pour un gouvernement Ps-Pcf », (1978, 81) elle a mené des campagnes en faveur du vote à gauche au deuxième tour par tracts, journal, affiches, brochures, livres défendant « le désistement en faveur du candidat de gauche le mieux placé  », (73, 77, 78, 81). Elle a appelé en mai 1981 à un vote pour « Mitterrand, Marchais, Bouchardeau, Laguillier » dés le premier tour . Elle a appelé à « battre la droite » systématiquement et même mené des campagnes critiques de la gauche parce que celle-ci ne s’opposait pas suffisamment à la droite. Le slogan central de ses affiches en 1981 était : "battre la division pour battre la droite". Aujourd’hui des jeunes, lecteurs du Monde ou de Libération, de Rouge, (ou de Google) en tomberaient des nues s’ils savaient cela.
Et pourtant nous sommes face au pire des gouvernements de droite que nous ayons eu qui met en œuvre le thatchérisme en France, organise la destruction de notre protection sociale, de nos retraites, de notre Sécu, de notre droit du travail. C’est ce moment-là, le pire d’entre tous, que choisit la Ligue pour se rallier à la position de Lo de ne pas appeler à battre la droite au second tour !

Du front unique à la division :

La Ligue a pris position, dans son histoire, dans de nombreux congrès (surtout sous l’influence de sa minorité) de 1974 à 2000 pour un « front unique » de la gauche.
Elle éduquait (globalement) ses militants à la recherche de l’unité de la gauche, elle les formait sur la distinction entre les partis « bourgeois » (de droite) et les partis « ouvriers » (de gauche). Elle énumérait des « critères de classe » (genèse, histoire, continuité, liens avec les syndicats, le mouvement social, références programmatiques générales, position dans les luttes et les élections) pour définir scientifiquement la nature des partis en présence, et reconnaissait (à partir de 1974) que le PS avait toujours été un « parti ouvrier » même si elle précisait (de façon orthodoxe par rapport à Léon Trotski) qu’il était « à direction bourgeoise » ("parti ouvrier bourgeois") et elle maintenait cette analyse encore très récemment (2001) même si Daniel Bensaïd, son mentor philosophique, ancien partisan du foco et de la guerilla, écrivait, lui, qu’il s’agissait d’un "parti ouvrier très très bourgeois" (sic).
Dans ces années-là, (1974-1992) la Lcr avait encore, de façon dominante, un peu de culture, de théorie. Elle incluait le Ps et le Pc, même lorsque celui-ci s’épanouissait dans le stalinisme comme étant un « parti ouvrier », en France, et elle avait raison. Mais elle avait, dans sa majorité, une fâcheuse tendance de fond à "préférer" le Pc au détriment du Ps : elle était plutôt pro-stalinienne que pro-social-démocrate (contrairement à la majorité des autres sections de la Quatrième internationale d’ailleurs).
La Ligue défendait bec et ongle « la gauche » tout entière, la frontière de celle-ci, et appelait le PS comme le Pc, ensemble, à « rompre avec les partis bourgeois  ». J’écris bien : appeler le Ps et le Pcf "à rompre avec la droite", avec la bourgeoisie ! C’était un slogan repris du vivant de Trotski qui appelait de ses vœux "le gouvernement Ps-Pc", "le gouvernement Blum-Cachin" (1) à "rompre avec les partis bourgeois" (à rompre avec, notamment, le Parti radical très fort de l’époque. Cf : "Où va la France ?" www.marxist.org).
En clair, Trotski ne disait pas "A bas Blum-Cachin", ni renvoi dos à-dos "droite et gauche" mais au contraire, il appelait à un "front unique PS-Pc contre la bourgeoisie" pour que Blum et Cachin gouvernent vraiment !
Les jeunes militants de la Lcr reçoivent-ils encore cette culture trotskiste de la majorité de leurs dirigeants ?
En tout cas, lors du dernier congrès, ils ne l’ont pas reçu par Krivine-Sabado-Laguillier-Hardy (2), davantage par la minorité Mathieu-Picquet (3) : les actuels majoritaires Krivine-Bensaid ne peuvent, eux, répondre, au nom de la Lcr, qu’ils ont une quelconque filiation historique, une quelconque continuité politique, ce sont des pragmatiques aveugles à dominante gauchisante. Ils ont beaucoup louvoyé, beaucoup hésité depuis trente ans entre la position "front unique " et la position "renvoi dos-à-dos de la droite et de la gauche". Tantôt ils faisaient concession à leur minorité (à l’époque, Matti-Mathieu) tantôt à leurs ultra-gauches et à Lo.
Qu’est-ce qui les a fait changer aussi nettement ?
Osons une réponse : le Pcf est en déroute, donc A. Krivine n’a plus de fascination pour lui comme auparavant. Ça ne l’intéresse donc plus de céder, de temps en temps, au "désistement" : il est trop culturellement anti-Ps, trop englué dans la culture "troisième période" stalinienne anti-"social-fasciste" pour continuer à céder à des pressions pro-front unique… si c’est le Ps qui est concerné. Il cède donc à Lo. Pire : il explique qu’il ne cède pas mais il en fait une théorie, il « évolue ». Erreur dramatique.
La majorité de la Ligue n’a jamais voulu comprendre vraiment, malgré d’âpres discussions internes, que le Ps était un parti autant "de gauche" que le Pc, pas plus, mais pas moins, et que les deux partis, du fait de leurs histoires, depuis le congrès de Tours et 1921, avaient, pour le dire rapidement, une complémentarité : seule la synthèse, rapprochant les deux branches historiques, l’englobant et la dépassant, pouvait entraîner l’ensemble de la classe salariée en mouvement, construire un rapport de force et gagner sur des positions qui se radicaliseraient forcément au cours d’un processus de ce type. Pour cela, il faut chercher à se situer au cœur de la gauche, pas à ses marges, il faut être moteur du mouvement, pas « aiguillon » de l’extérieur !
Le travail d’authentiques militants salariés, politiques et syndicaux, est d’œuvrer en ce sens : ce n’est plus le cas, aujourd’hui, pour la Lcr et depuis longtemps pour Lo.

Alors qu’est-il arrivé pour que la Lcr « évolue » ?

Est-ce comme le dit la presse, pour des motifs strictement électoraux ?
Même Alain Duhamel explique dans `"Libération" que la Ligue et Lo, sont devenus des "réalistes" électoraux, et que, de son point de vue, (institutionnel) c’est un progrès ! Il dit que c’est, pour eux, à cause du mode de scrutin, le seul moyen d’atteindre, avec Lo, 10 % des voix et d’obtenir des élus aux prochaines régionales. Et c’est une opinion qui tend généralement à se répandre : ce serait là l’explication, l’accord ne s’expliquerait que pour des gains électoraux. Ce qui est un paradoxe pour Alain Krivine qui, en 1969, quoique candidat, signait un livre intitulé "La farce électorale".
Cette thèse paraît confortée par certaines déclarations de F. Sabado et de A. Krivine, qui expliquent que des « quadrangulaires » peuvent être plus favorables au changement politique. C’est-à-dire qu’il y aurait une nouvelle « bande des quatre » : FN, UMP, PS, Lcr-Lo, remplaçant l’ancienne "bande des quatre" : Rpr, Udf, Ps, Pc.
Et, la direction de la Ligue donne désormais la priorité au grossissement du dernier membre de cette nouvelle « bande des quatre » peu important que la droite l’emporte dans un tête à tête avec le Fn. Il y aurait même davantage de chances de changement : puisque, en face, « le pire » peut se produire, et que « le moindre mal ramène au pire », qu’importe ?…
Si le Fn où un duo Raffarin-Fn l’emportaient, et que le Ps coule, et si, du même coup, les acquis sociaux s’effondrent, cela n’aurait, selon Krivine, pas d’importance, puisque l’essentiel c’est que, au sein de la bande des quatre, ce soit l’extrême gauche qui l’emporte sur le reste de la gauche, sur le Ps. La contradiction principale devient, comme le disaient les maoïstes des années 70 (Serge July,-13- Benny Levy, -14- Alain Geismar -15- et tant d’autres) "au sein du camp du peuple", et non entre le peuple et ses ennemis. Le slogan : "il faut "battre le Ps pour battre la droite" a remplacé, selon Krivine-Sabado les slogans anciens de la Lcr : "il faut battre la droite pour changer la gauche".
Il ne s’agit plus de front unique, mais de « classe contre classe »... à l’intérieur de la gauche. Le Pcf est ramené à 3,5 %, il faut donc réduire le Ps jusqu’à ce que l’extrême gauche plus forte, l’emporte dans la gauche. Après, on verra ce qui adviendra : même si entre temps, l’Ump détruit toute notre Sécu et si le Fn progresse encore. Pour l’heure, en 2004, pour la Lcr, il faut obtenir de confirmer le 21 avril 2002 (qui pour la Lcr, finalement, de son point de vue, n’est pas une catastrophe mais un succès).

Pour Krivine, le mot d’ordre, c’est « un, deux, trois 21 avril » :

Tout repose sur un triomphalisme, un illusionnisme venu des dernières élections de 2001.
Le 21 avril, la droite avec 40, 56 % des voix a perdu 4,4 millions de voix par rapport à 95, l’extrême droite n’en a regagné que 900 000, Le Pen + Mégret + Boutin n’ont même pas récupéré toutes les voix de de Villiers ni de Pasqua.
Le total des voix de gauche atteignait 42,96 % des voix dont 5,2 millions pour le PS, 960 000 pour le PCF, 2,9 millions au total pour l’extrême gauche, 1,5 million pour les Verts, 1,5 million pour le « pôle » Républicain.
Ce qui a été décisif c’est que la gauche plurielle perdait 1,5 million de voix tandis que l’extrême gauche gagnait exactement 1,35 million de voix. Voilà la vérité du 21 avril : le centre de gravité de la gauche se déplaçait à gauche, et pour la première fois le Parti socialiste perdant 1,8 million de voix était minoritaire au sein de la gauche.
Il faut méditer ces chiffres et y apporter une solution pour gagner en 2004 et après.

Quel est l’enjeu des scrutins de 2004 ?

La Lcr n’a pas analysé sérieusement le score qu’elle a obtenu en juin 2002 aux législatives. Elle n’a retenu que le score d’Olivier Besancenot, et ses 4,5 %. Additionné à celui d’Arlette, elle ne s’intéresse donc qu’à la perspective de dépasser 10 % dans un nouveau scrutin proportionnel en 2004.
De trés larges secteurs de la grande presse encouragent cette idée : elle sert la droite pour menacer la gauche, et cela aide à faire diversion dans la préparation de l’élection 2004. C’est LA chance de Chirac-Raffarin
Car le seul enjeu sérieux des scrutins de 2004 est de savoir si le gouvernement en place va être affaibli et aura donc du mal à poursuivre sa politique de 2004 à 2006.
Mais si cet enjeu devait être remplacé par une bataille gauche-extrême gauche et si, de-ci de-là, il y a des progrès du Fn, tout cela noierait le poisson, Chirac et Raffarin passeraient une étape délicate pour eux, et pourraient continuer comme… après le 21 avril.
Si ce « pire » arrive, ils s’en prendront à la Sécu, à d’autres droits du travail, au droit du licenciement, et alors, ils créeront les conditions d’un affaiblissement durable de la gauche, du salariat, ils prétendront et même pourront se faire ré-élire en 2007. Pour Krivine, ce n’est peut-être pas urgent d’empêcher ce « pire »-là, mais pour des millions de gens, qui n’ont pas le temps d’attendre, ce sera une souffrance concrète et énorme en plus.
Ce n’est pas être « réformiste » que défendre pied à pied des acquis sociaux, que de tout concentrer pour améliorer le rapport de force global face à Chirac-Raffarin, que de renforcer le camp des opposants. Déjà faire comprendre massivement le danger de perdre la Sécu à ceux qui n’ont pas compris à temps le danger de perdre les retraites, devrait être un enjeu pour tous les candidats de gauche comme d’extrême gauche.

L’accord Lcr-Lo ne gagnera ni voix ni élus :

Pourquoi ? Parce qu’il ne le peut pas.
Car si Olivier Besancenot a obtenu 4,5 % des voix le 21 avril c’est parce qu’il avait précisé habilement qu’à titre personnel, il avait voté Lionel Jospin au deuxième tour en 1995 : il a ainsi obtenu un score auquel il ne croyait pas, au début, et pour cette raison, il a presque rattrapé Arlette Laguillier. Il a permis à un nombre important de ses électeurs de se servir de lui pour faire pression au premier tour sur la gauche avant de voter pour elle au deuxième. Beaucoup d’électeurs socialistes (16 % de ses voix) l’ont adoubé temporairement non pas « contre le Ps » mais pour tirer le Ps plus à gauche.
Dés que le résultat dramatique de cette tactique s’est fait sentir et que Lionel Jospin a été éliminé, les mêmes électeurs ont repris le vote utile - dés le mois de juin. Cet électorat-là n’était pas en véritable rupture avec le PS, il a même, après 20 h, le 21 avril, aussitôt regretté d’avoir voté Besancenot au lieu de voter Jospin dés le premier tour, et il a ensuite repris le chemin du vote PS en juin.
En s’alliant avec Lo, Besancenot perd une part du crédit qui lui a donné avantage le 21 avril.
C’est s’aveugler, faire du triomphalisme que de dire que l’accord Lcr-Lo va atteindre 10 %.
L’accord Lcr-Lo ne sera pas une addition dynamique : ce sont deux électorats de gauche mais qui ont une sensibilité différente. Disons que l’électorat de la Lcr est plus volontiers sur les positions antérieures de la Ligue (« unitaire ») que celui de Lo. Soulignons que 90 % des électeurs de la Lcr auraient voté François Simon aux municipales de 2001 à Toulouse malgré les distanciations des dirigeants Lcr locaux.
La majorité de ceux qui ont voté Besancenot le 21 avril, ne se retrouvent plus dans l’accord avec Lo, explicitement construit cette fois sur le refus de vote au second tour de mars 2004. Les résultats ne devraient pas tourner autour de 10 % mais de 5 à 6 % (ce qui n’est déjà pas mal et qui peut, additionné à de l’abstention à gauche, faire très mal au Ps). Or le mode de scrutin est devenu défavorable pour Lcr-Lo ce qui va gaspiller ces voix. Il faut 7 % minimum pour qu’ils obtiennent un élu (au lieu de sept sortants) dans le Nord, 14% pour qu’ils en obtiennent un deuxième. De façon générale, l’accord est perdant-perdant.
Pourquoi Krivine le fait-il, malgré la minorité de la Lcr qui s’y est opposée de façon claire ?
Parce que son but pratique n’est plus de battre la droite, mais de battre le Ps. Donc il facilite le jeu de la droite, même en sachant que cela lui rapportera peu. Mais il ne peut le dire franchement : Krivine tempère légèrement en disant que "leur adversaire est le Medef et pas le Ps", nuance à laquelle il ne donne pas de débouché pratique.
Les dirigeants actuels de la Ligue autour de Krivine sont sur la ligne purement dénonciatoire qui était celle des anciens maos-gauchistes des années 70 : ils veulent que « le PS rase les murs » (16). (D’où le soutien passif aux démontages de stand du Ps à Millau, ou aux castagnes d’Annemasse).
Ceci dit, ils sentent quand même qu’il y a une difficulté. Alors, ils viennent de faire un dernière trouvaille : si le PS veut les voix de l’extrême gauche, c’est à lui de les mériter, de venir les chercher, ce n’est pas à la Ligue de « faire le travail » et de les rabattre vers lui… C’est ce que Bensaïd et Besancenot expliquent dans Le Monde du 12 novembre : « Personne n’a volé son électorat populaire à la gauche plurielle. Elle l’a perdu toute seule comme une grande. Deux tiers de nos concitoyens ne voient plus de différence qualitative entre la droite et la gauche. Parmi les 3 millions de voix des candidats d’extrême gauche à l’élection présidentielle (et parmi ceux et celles qui voteront pour elle à l’avenir), certains veulent sans doute donner un simple avertissement à la gauche libérale. Pour d’autres, le divorce est plus profond. Si elle veut mériter leurs suffrages au second tour, c’est à cette gauche discréditée de les convaincre, et non à nous de ramener les brebis égarées au bercail. ».
C’est une position de faux-culs : depuis quand des dirigeants politiques se privent-ils de n’avoir pas d’influence sur leurs électeurs ? N’est-ce pas leur rôle de prendre leurs responsabilités, eux qui ont capté des voix en se présentant, et d’expliquer qu’il urge de battre la droite ? Si « 2/3 de nos concitoyens ne voient plus la différence entre la gauche et la droite », n’est-il pas nécessaire de la leur expliquer, ne serait-ce qu’à partir de la liste des méfaits de Chirac-Raffarin ? C’est une question de réalisme : pour défendre la Sécu en 2004.
C’est aussi une question de démocratie : car, après tout, si, au premier tour, les électeurs de gauche continuent à mettre le Ps en premier et les Verts, le Pcf, l’extrême gauche en deuxième ou troisième, la démocratie exige que ceux qui n’ont pas été préférés en tirent la leçon. Ceux qui refusent d’admettre le choix majoritaire de la gauche, et refusent de convaincre leurs électeurs de s’y mêler au second tour pour battre la droite prennent de drôles de responsabilités. Imaginons qu’ils deviennent majoritaires au premier tour, comment pourraient-ils convaincre ceux qui seraient devenus minoritaires de voter pour eux au second tour, après avoir lancé le cercle infernal de la division ? La gauche dans son ensemble serait durablement condamnée.
En fait au lieu de dire « la gauche sabote le travail et après ils nous demandent de réparer les dégâts… à leur profit », la bonne tactique de front unique de Bensaid-Besancenot devrait être « ils ont saboté le travail, mais si nous réparons les dégâts, nous nous plaçons comme candidats à faire (bien) le travail à leur place, nous serons écoutés et respectés par leurs électeurs et militants ». Le front unique implique de se lier aux autres électeurs de gauche, pas de les insulter, ni de les condamner à perdre, sinon cela crée un fossé qui… il faut bien le dire « fait le jeu de la droite ». Les militants d’extrême gauche qui se prétendent plus conscients que d’autres devraient être unitaires pour deux.
Autre façon hypocrite de la part de la Ligue de masquer son mal à l’aise : elle fait des offres d’unité d’action sans conviction au Ps de façon à ce qu’elles soient repoussées (offre de campagne commune pour interdire les licenciements…17). Ou encore la Ligue affirme, (Olivier Besancenot, sur France 3, à France Orient express devant Noël Mamére et Arnaud Montebourg), sans autre précision réaliste, qu’elle est « candidate au pouvoir » (18). Avec qui ? Comment ? Au terme de quel processus ?
La minorité de la Ligue (30 % des voix), dirigée par Alain Mathieu et Christian Picquet l’a dénoncé en termes encore plus détaillés et fermes que nous ne le faisons ici lors du congrès du 1 novembre 2003 : en continuant dans cette voie, Krivine-Sabado-Bensaïd et le jeune Olivier Besancenot ne feraient que le jeu de la droite, pas du front unique !

Transformer le rejet en projet :

Quelle conclusion pour les socialistes ?

La conclusion pourtant, pour les socialistes, ce n’est surtout pas de faire « le symétrique » de Krivine et de dénoncer, à leur tour, la Ligue et Lo, comme une "’extrême gauche qui fait le jeu de la droite" : car cela ne ferait que conforter le clivage perdant entre les électeurs de gauche qui se partagent. Cela nourrit en retour le discours de Krivine-Laguillier et fait vraiment le jeu de la droite.
Il ne faut pas croire non plus que l’échec - relatif - de la Lcr-Lo étant inscrit, les voix vont retomber « utiles » toutes seules vers le Ps.
D’ailleurs les premiers discours de dirigeants socialistes (à La Rochelle, fin août) dans quelques déclarations individuelles, qui essayaient de "retourner" d’avance la défaite sur l’extrême gauche sont catastrophiques : ils préparent, ils anticipent la défaite au lieu de la conjurer !
Il ne faut surtout pas accepter le parallèle fermé et destructeur "Fn-droite" et "gauche-Lo-Lcr". C’est un piége. Il ne faut pas surtout pas se mettre à dénoncer l’extrême gauche davantage que Chirac-Raffarin.
Il faut revendiquer l’unité de toute la gauche incluant expressément l’extrême gauche sur un projet de transformation sociale véritable. Il y a plus de deux millions de voix en jeu !
Comment, sinon, mieux conforter les sectaires que d’être sectaires envers eux ? La droite (Copé, Juppé...) aime cela et mène déjà campagne en accusant les socialistes d’être « mou ou conciliant avec l’extrême gauche », elle essaie d’imposer un vocabulaire de symétrie entre "les deux populismes", les "deux extrêmes" de droite et de gauche, elle essaie, en un mot, classiquement, de diviser ! Et si le Ps tombe dans le panneau et répète : « Je n’ai rien à voir ni à faire avec l’extrême gauche », la droite aura effectivement gagné !
La direction de François Hollande se tâte : elle balance entre des appels à l’unité (Julien Dray, Georges Frèche, Jean Glavany) et des polémiques fratricides qui nourrissent l’abstention. Elle hésite entre reconnaître que la majorité de l’électorat Lcr-Lo peut être regagné par le Ps et dénoncer les directions de la Lcr et Lo aussi fort que celles-ci le font à l’égard du Ps.
Les droitiers du Ps sont les plus violents à l’égard de l’extrême gauche : c’est normal, ils veulent, eux, que François Hollande perde et que le seul recours soit une variante ouvertement « blairiste » en France, ils veulent la rupture comme le dit Michel Rocard (19) avec l’archaïsme « trop à gauche » du « vieux » Ps. Ces droitiers-là, d leur point de vue, ont raison, le Ps français est le plus à gauche d’Europe (après le Ps wallon qui déjà est pour le « non » à la pseudo-constitution européenne de Giscard).

Or pour gagner en 2004, il faut déjouer la division Krivine-Laguillier.

Le faire, c’est tout un art : il s’agit de regagner trois à quatre millions d’électeurs qui le 21 avril 2003 ont voté plus à gauche que le PS et se sont servis pour cela de la Lcr surtout, de Lo subsidiairement. Il s’agit aussi de mobiliser des millions d’abstentionnistes.
Certains responsables socialistes essaient de "séparer la base de Besancenot et de Laguillier" de leurs dirigeants. C’est maladroit, c’est un appel au débauchage, à « plumer la volaille trotskiste » : ça ne marchera pas plus que le temps où le Pc voulait « plumer la volaille socialiste ». (20) Le résultat c’est de braquer « la base » qui se solidarise spontanément avec ses dirigeants attaqués.
Julien Dray s’est adressé dans Le Monde (21) "à un jeune Lcr", et derrière lui, aux électeurs de Besancenot... tout en tapant sur "le facteur" ou sur « la retraitée ». C’était une tentative. Mais ça ne peut suffire, ce n’est pas encore le front unique...
L’extrême gauche ayant abandonné ce rôle, le Ps doit se faire "unitaire pour deux" et pas « seulement à la base » sinon cela ne suffira pas : il ne faut pas culpabiliser « le jeune Lcr », il faut interpeller Besancenot et Laguillier eux-mêmes, en leur proposant l’unité à eux sur des thèmes urgents précis... L’unité contre Raffarin, l’unité pour défendre les 35 h, l’unité pour abroger la loi Fillon, l’unité pour défendre la Sécu, l’unité pour contrôler les licenciements, l’unité pour une Europe sociale, c’est cela qui doit renverser les arguties sectaires et ramener les électeurs hésitants à un vote utile, c’est-à-dire à un vote sur le fond pour ceux qui veulent vraiment "battre la droite" !
Il ne suffit pas de dire « nous, nous salissons les mains dans le cambouis du pouvoir ». Ni : « Nous, nous voulons gouverner, pas vous ». Il faut séduire en disant pourquoi nous voulons gouverner, quelle alternative nous proposons. A tous. Donc à eux. Et commencer par les terrains d’accord et de lutte dont on a des raisons de penser qu’ils peuvent constituer une majorité à gauche.
L’heure n’est pas à féliciter Pascal Lamy et à dire « oui » à la pseudo-constitution Giscard en même temps que Raffarin..
Car l’aspiration des salariés, le "vote-rejet" contre Raffarin monte en force ! Ce qui monte "moins", c’est le vote à gauche, à cause de toute cette division. (21) Il faut transformer le rejet en projet. Ca se joue sur le fond, le programme, mais aussi sur les forces en présence, donc sur l’unité de toute la gauche sans exclusive sur ledit programme.
Cela ne concerne d’ailleurs pas que l’extrême gauche, ça concerne les Verts et le Pcf aussi. Curieusement, c’est le même problème : car Verts et Pcf n’ont finalement pas plus d’audience aujourd’hui que l’extrême gauche et ce qui les retient de s’allier avec le Ps, c’est la pression Lcr-Lo ! Il suffit de les écouter, ils le disent d’ailleurs explicitement ainsi : « Si nous ne faisions pas des listes séparées aux régionales, nos voix iraient à la Ligue-Lo… ». Ils ont tort car c’est en se présentant séparément donc en confortant la division qu’ils vont perdre des voix. Mais le Ps aussi, du même coup, s’il ne se fait pas clairement reconnaître comme unitaire par les électeurs. Sans unité, le Ps est entre deux eaux, il peut profiter du rejet de Raffarin, mais, c’est vrai, il ne « mérite » pas aux yeux des électeurs d’en avoir tout le bénéfice. Cela provoque un attentisme inquiet que l’on vérifie dans tous les sondages et enquêtes d’opinion.
Pour entraîner une nouvelle dynamique, cela relève d’un même mouvement de compréhension : il faut s’unir pour bloquer Raffarin, défendre la Sécu, défendre le droit du travail et des travailleurs, refonder un programme de combat, de transformation sociale, cette union doit embrasser forcément d’une manière ou d’une autre toute la gauche éparpillée entre les verts, le Pc, la Lcr et Lo.
Les dirigeants réalistes du PS qui comprennent cela et prennent les initiatives adéquates sauvent leur parti et le camp de la gauche toute entière.

Gouvernement Ps-Pc-Verts-extrême-gauche !

Donc c’est aux socialistes de prendre toutes les initiatives nécessaires pour l’unité (dans les luttes et dans les élections) de la gauche : formuler les mots d’ordre, les revendications qui permettent une majorité d’idées à gauche de l’emporter et qui isolent de facto - sans les dénoncer plus qu’il ne faut - les dirigeants qui s’avéreront sectaires, Krivine et Hardy, Arlette et Olivier.
Cela ressemble, de façon algébrique à une formule du type "gouvernement Ps-Pc-Verts-extrême gauche" (Ligue, Lo). Même si cela semble surprenant, au premier abord, à ceux qui découvrent cela pour la première fois, c’est ce qui signifie le mieux aux yeux de millions de gens qui ne rentrent pas dans le détail, que nous voulons vraiment nous donner tous les moyens de battre la droite d’abord, et gouverner avec toute la gauche unie.
Qui a peur de la bicyclette de Besancenot et du Hlm où Arlette a pris sa retraite ?
Qui ne voit pas que la gauche a changé mais qu’il y a aujourd’hui 15 à 20 % des voix de gauche qui ne sont pas socialistes du premier coup, au premier tour ? (Comme dans les années 70 !). Le 21 avril 2003, ce qui a perdu Lionel Jospin, ce n’est pas le « recul » de la gauche, c’est le fait que pour la première fois, le Ps était minoritaire au sein même de la gauche.

Il faut regagner la majorité de la gauche, il faut pour cela se placer au centre de gravité de celle-ci telle qu’elle est. Nos têtes de liste doivent être capables de se montrer représentatives de leur camp, sans tenir un discours à la Rocard-Delors-Attali. Sans cela, dans le meilleur des cas, c’est dérouler le tapis à des listes alternatives (type PC et acteurs sociaux, Motivés-Zebda, Braouzec...) qui appelleront à voter ou fusionneront avec le PS au 2e tour, ou au pire, donneront du grain à moudre à l’abstention.
Il faut prétendre, vouloir, faire démonstrativement les efforts pour rassembler toutes ses composantes. Et si Besancenot et Laguillier nous disent « non » ? Ce sera - alors - leur problème. Si cela arrive, et cela peut évidemment arriver, il faut que ce soient eux qui soient sur la défensive, qui refusent, et que la bonne foi des socialistes ne puisse être mise en cause aux yeux des salariés, des électeurs. D’où la nécessité de jouer franc-jeu, de faire toutes les propositions d’ouverture convaincantes y compris au niveau du pouvoir, du gouvernement. Y compris au niveau de campagnes d’action contre Chirac-Raffarin.
Raffarin est-il « grillé » ? Peut-être et c’est ultra-mérité, vu les attaques antisociales tout azimut qu’il a lancé. Mais cette « fin » annoncée de Raffarin n’empêchera pas Chirac, avant ou après 2004, d’en nommer un autre qui poursuivra son « œuvre » en faveur du Medef.
C’est cela qu’exige l’unité de toute la gauche : sans préalable, sans exclusive, c’est aux socialistes d’en être le moteur et ils en récolteront les fruits. L’avenir n’est pas que l’extrême gauche « batte » le reste de la gauche, il est que la gauche s’unisse sur les aspirations de sa base, des millions de gens qui ont manifesté au printemps, des millions de salariés qui produisent les richesses de ce pays.

Gérard Filoche

Notes :
1°) Léon Blum et Marcel Cachin étaient respectivement les dirigeants les plus connus du Ps et du Pcf dans les années 30. Léon Trotski, en exil, écrivit de nombreux textes sur la situation française, recueillis dans « Où va la France » (Cf. « Le mouvement communiste en France » par L.T. aux Ed. de Minuit. Ou « Comment vaincre le fascisme ? » sur l’unité Ps-Pc dans l’Allemagne des années 30’)
2°) François Sabado est un des dirigeants de la Lcr qui a suivi tous les zigzags de la Ligue depuis la fin des années 70. Robert Barcia dit Hardy est le fondateur et l’autorité morale, politique la plus importante de Lutte Ouvrière, il a le principal rôle dirigeant.
3°) Alain Mathieu est l’un des plus vieux opposants (adhérent en 1971) aux zigzags de la direction Krivine de la Lcr, il a toujours défendu une politique unitaire. Christian Picquet, arrivé plus tard à la direction de la Ligue, venait du « groupe » Révolution et de l’Organisation communiste des travailleurs » (semi-maoïste). Derrière ces deux responsables, leurs deux courants se sont associés lors du congrès de novembre 2003 et ils ont obtenu 30 % des voix pour essayer de ramener la Lcr sur une politique de front unique. Les autres tendances de la Ligue étaient : la majorité (60 % des voix), les "ex" de Lutte ouvrière ralliés à la Ligue (10 %) encore plus proches de Lo, et un petit courant de 3 % des voix… qui étaient favorables à l’ingérence de Bush en Irak pour chasser Saddam Hussein (positions similaires à Romain Goupil).
4°) Le « programme de transition » écrit par Léon Trotski pour la fondation de la Quatrième internationale en 1938 s’efforçait de créer un « lien entre le niveau de conscience des masses et une situation de type révolutionnaire ». En fait c’est un programme qui combine réformisme et révolution au lieu de les opposer.
5°) Rosa Luxembourg a écrit un excellent opuscule sur « Réforme et révolution » où elle s’oppose à tous les ultra-gauches. Elle démontre elle-aussi qu’il ne faut pas opposer réforme et révolution.
6°) La Ligue, toutes les années 60, 70, était pour les confédérations et contre les « syndicats rouges », ou syndicats minoritaires. Puis peu à peu, l’idée de scissions syndicales et de nouveaux syndicats liés à son orientation politique, l’emporta, et elle devint de plus en plus sympathisante des « sud » (soit quelques dizaines de milliers d’adhérents… alors que les confédérations en font plus de deux millions…)
7°) Lutte ouvrière s’est toujours construit à part, dés 1938, pendant la 2° guerre mondiale, en 1947 lors de la grève de Renault, et depuis, par rapport à toutes les variantes de l’extrême gauche. Il ne faut pas parler de « secte » la concernant, pas plus que la Ligue : attention, les militants sont dévoués et cultivés et de grande qualité. Mais la théorie sur laquelle ils agissent est sectaire. (Lire « ces années-là... quand Lionel… » Ed Ramsay et « 68-98, histoire sans fin » Ed. Flammarion de Gérard Filoche).
8°) La « troisième période » de la troisième internationale communiste a profondément matricé tous les gauchistes : elle était caractérisée par un anti-socialisme primaire : les staliniens concourraient à battre d’abord « le social-fascisme » (les socialistes, avant les fascistes eux-mêmes. Nombreux sont des jeunes, Cnt, mais aussi à la Ligue, ou autres aujourd’hui, qui, sans le savoir, sont biberonnés à cet héritage stalinien.
9°) Ernest Mandel dirigeant de la Quatrième internationale fut membre du parti socialiste belge. Il était aussi pour l’unité des trotskistes y compris les « lambertistes » de l’Oci (Organisation communiste internationaliste). A ce propos, aujourd’hui l’Oci devenue « Pt » (Parti des travailleurs, dirigé actuellement par Daniel Gluckstein), troisième variété de trotskisme français, après avoir été longtemps beaucoup plus « front unique » que la Ligue et Lo, a opéré un même virage sectaire en 1983. Alors qu’elle votait Mitterrand dés le premier tour de mai 1981, la direction lambertiste n’appelle plus jamais au désistement à gauche.
10°) « Massistes » : c’est une caractérisation péjorative, qui visait les militants soucieux d’abord du « travail de masse », pour influer sur la grande masse des travailleurs et des jeunes, qui refusaient de limiter leur horizon à la « conquête de l’avant-garde ». « Massistes » et « partisans du front unique », pro-unité syndicale, s’opposaient, dans la Ligue, aux avant-gardistes et aux gauchistes.
11°) En 1979, eut lieu la première alliance électorale Lcr-Lo aux Européennes : Arlette dénonçait déjà la « bande des quatre » et les dirigeants de la Ligue critiquaient violemment cette expression, car eux, se réclamaient alors de l’unité PS-Pc « rompant avec la bourgeoisie ».
12°) « La farce électorale » : c’est le titre du livre que publia Alain Krivine lorsqu’il se présenta pour la première fois aux élections présidentielles en avril 1969. Il n’eut naturellement que 1 % des voix. Arlette fut plus habile en 1974 et se présenta comme « une femme, une travailleuse, une révolutionnaire » et elle… eut des voix, elle (plus de 2 % du premier coup, Krivine retombant à 0,36 % des voix ne devait plus jamais se représenter ensuite)
13°) Serge July était un maoïste, gauche prolétarienne, avec les théories gauchistes les plus confuses de la « gauche prolétarienne ».
14°) Récemment décédé, Benny Lévy était un des gourous obscurs de cette gauche prolétarienne, fruste, qui prétendait en premier lieu dénoncer les petits chefs et les collabos traitres de la Cgt et du Pcf.
15°) Alain Geismar était aussi dirigeant du Snes Sup. d’abord en 68 puis de la Gp, et il fut un moment emprisonné, après des aventures ultragauches. Il fut en dernier membre du cabinet de Claude Alegre.
16°) Un des thèmes de ces dirigeants maoïsants était de « faire raser les murs » aux « révisionnistes » du Pcf, ils s’en prenaient d’abord au Pcf plus qu’o à la droite. La « contradiction principale était au sein du peuple ».
17°) Besancenot et la Lcr proposent une campagne « pour l’interdiction des licenciements ». Nous sommes pour un contrôle sur les licenciements afin de pouvoir interdire ceux qui sont abusifs. Ce qu’il faut répondre c’est qu’une « campagne unitaire » ne se propose pas sur des questions qui font clivage, mais sur des points clairs d’accord : abrogation de la loi Fillon, défense de la Sécu contre Chirac-Raffarin, pour le non à un referendum sur l’Europe…
18°) Besancenot a affirmé à « TransEurope express » que la Ligue aussi « est candidate au pouvoir ». Phrase banale sans portée concrète. Il ne suffit cependant pas de rétorquer que « les socialistes veulent gouverner, même dans le cambouis, eux ». Les gens le savent, ils sont habitués et méfiants : il faut dire « comment et pourquoi » nous voulons gouverner…
19°) Michel Rocard sur Lci, le 29 octobre, face à Gérard Filoche
20°) Julien Dray, Le Monde, 6 novembre 03 « lettre ouverte à un jeune militant de la Lcr »
21°) Les sondages sur l’appréciation du Ps, tendent à démontrer que celui-ci ne monte pas autant que Raffarin descend…


Un peu d’histoire :

Le « front unique » était présent dans le bagage théorique de la Ligue

Ce qu’il y a de meilleur dans l’héritage du « trotskisme », c’est la recherche du « front unique », la volonté de contribuer à rassembler, à mettre les masses (avec leurs partis, leurs syndicats) en mouvement pour mieux faire progresser les idées révolutionnaires parmi elles.
Le trotskisme, ce n’est pas se mettre à part de la classe salariée, ce n’est pas se dresser contre les masses, mais se lier à elles, telles qu’elles sont organisées, sensibilisées, et, en partant de là, faire évoluer le rapport de force contre le patronat, les actionnaires, les possédants.
Même avec une perspective révolutionnaire, rien d’ample et de décisif ne se peut de l’extérieur du mouvement social tel qu’il est. Il faut partir de l’état réel de son organisation, de son niveau de conscience. Il faut tenir compte de ses organisations traditionnelles, même si elles ne plaisent pas : elles ont les élus, la tradition, elles encadrent, des millions d’électeurs les supportent (6 millions d’électeurs en avril et juin 2002 pour le Ps !).
C’était tout l’esprit du "Programme de transition", (4) toujours actuel. Réformisme et révolution ne s’opposent pas : Rosa Luxembourg avait excellemment théorisé à ce sujet (5). Léon Trotski estimait aussi que chaque réforme rapprochait de la révolution, et non pas l’inverse. Il croyait que chaque fois que ça allait "mieux" pour le salariat, cela allait "mieux pour les luttes" : il savait que chaque fois que c’était "pire", la révolution reculait ! Les salariés n’avancent pas sous les coups de bâton et quand le chômage augmente, ils cherchent à se protéger, à survivre, c’est lorsque ca va « mieux », (ou « moins mal ») que leurs luttes s’intensifient et qu’ils s’enhardissent. Ce fut le cas entre 1997 et 2000 d’ailleurs où la courbe des grèves, des syndiqués, les thèmes de lutte (45 % des conflits pour les salaires, 28 % pour l’emploi, lire D&S n°75…p…)
Cela impliquait donc, pour les authentiques trotskistes, une "ligne" de recherche du front unique au plan politique mais aussi une recherche de l’unité syndicale (et non pas, par exemple, le choix de privilégier des petits syndicats ou pire, la création de toutes pièces de nouveaux syndicats dans la fonction publique territoriale contre… Sud et les confédérés) (6). Il s’agissait de réaliser des actions de masse et non pas des « actions exemplaires et minoritaires ». Cela impliquait de pousser à « l’unité de classe ». Il ne s’agissait pas de dénoncer et de pousser le Ps et le Pc dans les bras de la classe adverse, encore moins de les placer a priori sur le même plan qu’elle. Le but de cette politique de front unique était de convaincre « des millions d’électeurs sociaux-démocrates et staliniens » d’avancer en pratique plus vigoureusement vers la transformation sociale que ce que voulaient leurs directions majoritaires. Le front unique se nouait de façon ouverte "à la base et au sommet", sans sectarisme ni préalable, loyalement, dans l’action, par des campagnes communes contre la droite.

Lutte Ouvrière ne s’est, elle, jamais préoccupée de front unique, et s’est toujours construite « à part », (7), elle ne se préoccupe pas de se lier aux mouvements sociaux, elle a sa méthode intangible d’accumulation et de sélection de militants directement dans le parti révoutionnaire, mais pourtant elle appelait, c’est oublié, tout comme la Ligue, dans les années 70 et début 80, au deuxième tour, à battre la droite.
Lo ne se réclame pourtant guère, culturellement, du meilleur de Trotski. Elle a une politique qui ressemble, de façon plus modérée, à celle de la « troisième période » de l’internationale communiste, (1927-1932) ces moments où Staline était gauchiste. Lo ne va pas tout à fait jusque-là, car Staline, lui, prônait une bataille « classe contre classe », rejetant les sociaux-démocrates, carrément, dans le camp adverse et n’hésitait pas à les combattre de concert avec les nazis (8). À l’époque, la priorité était à la dénonciation du « social-fascisme ». Lo ne dit pas aussi ouvertement que la priorité est aujourd’hui de battre le "social-libéralisme", mais elle répète quand même que le socialisme et le libéralisme c’est « blanc bonnet et bonnet blanc », ce qui est à peine plus nuancé surtout du point de vue du résultat pratique.

La Lcr avait autrefois une ligne « unitaire », (souvent sous l’influence de sa minorité critiquée comme « droitière », mais c’est un « honneur d’être droitier dans une organisation gauchiste » disait lui-même Ernest Mandel - 9) plus ou moins bien suivie, plus ou moins bien défendue, mais, quand même, c’était l’orientation - positive - culturellement dominante en son sein. En 1998, la Lcr avait même fait cause commune avec les Verts dans la région Nord-Pas de calais et elle dispose depuis le passage de Marie-Christine Blandin au Sénat d’une élue au conseil régional…( qui se présentera sur la liste Lo-Lcr en 2004).
Il est vrai que ce n’est pas la première fois qu’au sein de la Lcr - qui est très diverse - Alain Krivine et son petit noyau, dérapent, et tendent à franchir cette ligne de front unique pour y substituer diverses orientations qui prirent successivement le nom de « rupture avec le réformisme », de « conquête de l’avant-garde large » de « front des révolutionnaires » , « unité de la gauche de la gauche ».
Krivine s’est longtemps adapté à l’appareil du Pc, puis aux mouvements avant-gardistes quels que soient leurs caractères gauchistes. Mais ce dirigeant a souvent été mis en difficulté et a dû tenir compte des bons réflexes unitaires, "massistes", (10) des militants de base de la Ligue. Dans le mouvement de masse, ils étaient spontanément plus unitaires que la majorité de la direction autour de Krivine.
Aux législatives de 1993, déjà, cette majorité avait réussi, une fois, à faire que la majorité de la Lcr appelle, de justesse, après un débat serré, à voter pour le Pc au deuxième tour, mais… pas pour le Ps. À cette exception près, depuis, la Lcr était revenue en faveur du désistement en 1997, 98 et 2001.
Par contre, dans le passé, la Lcr critiquait vigoureusement (1979) la position de Lo qui dénonçait la « bande des quatre » (Rpr, Udf, Ps, Pc), (11) et renvoyait dos-à-dos gauche et droite. La Ligue défendait aussi l’unité des syndicats confédérés et refusait la scission et le morcellement syndical. Elle donnait à l’époque la priorité à l’appartenance de ses militants au syndicat le plus important, la Cgt. (Seuls aujourd’hui, une partie de ses anciens militants, devenus Gauche socialiste, Nouveau Monde, Nps, défendent cette ligne en bataillant pour que ceux qui sont obligés de quitter la Cfdt rejoignent la Cgt...).
La Lcr avait aussi, après 68, des tentations de « débordement » qui contredisaient parfois la recherche du front unique, mais elle s’en était auto-critiquée après sa dissolution de 1973. Pendant 20 ans, elle a "flotté" pour ou contre cette ligne, selon "qui" l’emportait dans les débats internes (la Lcr est trés loin d’être monolithique, ce qui complique la description de ses variations). Mais aujourd’hui Krivine affirme donc à la presse qu’elle a "évolué" et tranché dans le sens de Lo.

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Au boulot ! La chronique de Gérard Filoche dans l'Humanité Dimanche