Démocratie & Socialisme
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Eugen Debs : la source d’inspiration de Bernie Sanders

mercredi 13 avril 2016 par Julien Guérin

 
Les récents succès de Bernie Sanders lors des primaires américaines et l’enthousiasme militant grandissant autour de sa campagne font redécouvrir à des milliers de personnes qu’une gauche combative existe bel et bien au cœur de la première puissance capitaliste mondiale. Elle plonge en profondeur ses racines dans le mouvement ouvrier nord-américain

Sanders reprend fièrement un drapeau, largement en berne depuis des années, mais qui plonge ses racines dans une histoire vivante et trop souvent ignorée : celle du socialisme américain. Les travaux du grand historien Howard Zinn et son Histoire populaire des États-Unis avaient mis en lumière les luttes populaires, indiennes, paysannes et ouvrières qui ont jalonné les cinq siècles d’histoire de la jeune nation américaine, et qui sont si souvent reléguées en marge d’une histoire officielle faite par et pour les puissants. Dans cette longue tradition, la figure d’Eugen Debs occupe une place essentielle. A plusieurs reprises, Sanders s’est réclamé de l’héritage du leader du Parti socialiste des États-Unis de la fin du XIXe et du début du XXe siècle, dont le portrait orne fièrement son bureau. Célébré par l’écrivain John Dos Passos qui en dresse un magnifique portrait dans son ouvrage sa Trilogie USA et remis récemment en lumière par le documentaire coréalisé par Daniel Mermet à partir du livre d’Howard Zinn, la belle figure militante de Debs est à redécouvrir.

Un syndicaliste de choc

Debs est né en 1855 dans l’Indiana. Son père est un bourgeois éclairé d’origine française qui transmet au jeune Eugen son amour du peuple et des textes progressistes de Victor Hugo et Eugène Sue. Malgré la fortune familiale, peut-être nourri de ces textes exaltant les valeurs populaires, Debs quitte l’école à 14 ans et devient conducteur de locomotive. Il s’engage alors à corps perdu dans la lutte syndicale dont les cheminots sont un des fers de lance. Secrétaire général du syndicat, il se montre très attaché à la publication d’un bulletin en direction des différentes catégories de travailleurs.

C’est dans cette visée qu’il crée en 1893 « l’American Railway Union » qui syndique dans une même organisation tous les ouvriers du rail, quelle que soit leur qualification. C’est cependant en 1894 que le nom de Debs apparaît sur le devant de la scène à l’occasion de la grande grève de la compagnie Pullman où les patrons règnent en maîtres. Face à une baisse de salaires de 28 %, les cheminots se mettent massivement en grève et, bientôt, toutes les lignes sont à l’arrêt. La grève paralyse le trafic et la distribution du courrier dans toute la région de Chicago. Le président américain de l’époque envoie la troupe investir la métropole de l’Illinois. La répression fait 13 morts, Debs est arrêté et emprisonné. La presse conservatrice se déchaîne alors contre Debs, qualifié « d’ennemi de la race humaine » par le New York Times.

Pour une représentation politique des travailleurs américains

En parallèle à la lutte syndicale, Debs est convaincu de la nécessité pour la classe ouvrière de faire élire des représentants lors des élections pour défendre ses intérêts propres. D’abord membre du parti démocrate, il est élu en 1884 à la chambre des représentants de l’Indiana. Après sa peine de prison où il découvre Marx, il quitte un parti qu’il juge trop modéré et qui n’a pas bougé un doigt pour le défendre lors de la grève des cheminots. Profitant de sa popularité issue de ce mouvement de masse, il lance en 1898 le parti socialiste démocratique des États-Unis dans le but explicite d’offrir une représentation politique digne de ce nom au monde du travail. Il juge que la fausse alternative entre démocrates et républicains doit être dépassée et que les salariés doivent disposer de leur propre parti. Son mouvement fusionne avec un autre petit groupe socialiste en 1901. S’adressant aux intellectuels progressistes comme l’écrivain Jack London qui rejoint ses rangs, aux syndicalistes, aux travailleurs immigrés, aux petits agriculteurs, le parti socialiste connaît une certaine audience. Se réclamant du marxisme, le parti a néanmoins une pratique réformiste bien que se prononçant pour la nationalisation des secteurs clés de l’économie.

Debs est candidat aux élections présidentielles de 1900, 1904, 1908 et 1912 où il obtient près d’un million de voix, tandis que le Parti socialiste parvient à faire élire deux représentants au Congrès. Fidèle à l’internationalisme ouvrier, Debs et les socialistes se dressent contre la Première guerre mondiale. Ils mènent en 1917 une campagne résolue contre l’entrée en guerre des États-Unis. Poursuivi et condamné pour infraction à l’Espionage Act qui sanctionne toute entrave à l’effort de guerre américain, Debs se retrouve à nouveau derrière les barreaux en 1918. Condamné à dix ans de détention, c’est depuis sa prison que le tribun se lance en 1920 dans sa cinquième campagne présidentielle. Dans des conditions difficiles, il parvient à rassembler plus de 6 % des suffrages. C’est alors que Lénine, pourtant d’habitude fort avare en compliments, déclare que Debs fait figure de « vrai représentant du prolétariat révolutionnaire » américain. Bel hommage !

Libéré en 1921, le leader socialiste rentre dans ses terres natales de l’Indiana en héros. Une foule immense accueille son retour au pays. Désormais considéré comme une figure morale de la gauche américaine, Debs décède en 1926 dans l’Illinois.

Le socialisme en 2016 ?

Après 90 ans d’oubli et recul des idées de la gauche américaine dans un pays traumatisé par la guerre froide, la figure de Debs fait un fracassant retour sur le devant de scène avec la candidature de Bernie Sanders. Surfant sur le mouvement « Occupy Wall Street » de 2011-2012, dénonçant avec force les inégalités sociales et raciales qui minent le pays, le sénateur indépendant du Vermont électrise des salles de plus en plus nombreuses, à l’assistance toujours plus jeune. Déçus par l’expérience Obama, des pans entiers d’une population ne supportant plus la morgue de Wall Street se tournent vers le programme du sénateur du Vermont.

Sans être révolutionnaires, ses propositions font souffler un vent d’air frais sur la campagne américaine. Défenseur d’une véritable sécurité sociale pour tous, promoteur d’une réforme fiscale taxant hauts revenus et profits bancaires et prônant augmentation des salaires, opposant résolu au traité transatlantique et aux guerres américaines en Irak, favorable à un accueil décent pour les immigrés et à un contrôle des armes plus stricts, Sanders dénote dans un paysage politique droitisé et dominé par les questions religieuses et identitaires.

Dans un meeting de 1910, Debs déclarait : « Je ne suis pas un leader travailliste ; je ne veux pas que vous me suiviez ou quoi que ce soit d’autre ; si vous cherchez un Moïse pour vous guider en dehors de la folie capitaliste, vous resterez exactement là où vous êtes. Je ne vous guiderais pas jusqu’à la Terre Promise si je pouvais, parce que si je vous y menais, quelqu’un d’autre vous en sortirait. Vous devez utiliser vos têtes comme vos bras, et vous sortir de votre condition actuelle ». On dirait du Bernie Sanders en 2016 !

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