Démocratie & Socialisme
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Lettre de Bolivie en 2003

dimanche 1er janvier 2006
 
 

Cher Gerard Filoche,

Je viens de lire avec un grand interet l’article que vous avez ecris sur les recents evenements de Bolivie. Vous comprendrez que j’ai lu cet article avec d’autant plus d’interet que je suis en Bolivie depuis trois mois et a La Paz depuis debut septembre. Vivant dans le centre de la ville, tout pret de la place San Francisco, theatre de violents combats, j’ai assiste minute apres minute au combat du peuple bolivien.

Je vous remercie pour votre article, non seulement parce qu’il a le merite d’etre (presque) unique, mais surtout parce qu’il est extremement documente et juste.

Votre article fait du bien, autant de bien que le soutien de l’UE a Goni (surnom de Gonzalo Sanchez de Lozada) nous a fait du mal. Il va sans dire que les dernieres semaines a La Paz ont ete difficiles, le peuple bolivien a beaucoup souffert et n’a pas hesite a souffrir d’avantage pour reussir son but, la chute du president. Il est evident que les blocus impose a la ville n’ont que tres peu affecte les quartiers riches, notamment la Zona Sur, lieu de residence des riches blancs et metis. Ce sont les plus pauvres, encore une fois, qui ont subi les penuries des dernieres semaines, ce sont les plus pauvres qui se sont appauvris, ce sont eux pourtant qui ont tenu jusqu’au bout les blocus autour de la ville.

Ce peuple bolivien a fait face aux armes lourdes, aux chars et je vous assure qu’avec mon amie, nous pleurions de les voir defile, les yeux rougis par la fatigue et les gaz lacrymo qui flottent encore sur la ville, nous pleurions de les voir aussi digne dans leur haillon sur cette place San Francisco, agitant le Wiphala, le drapeau des peuples indigenes d’Amerique du Sud, le soir de l’annonce de la demission de Goni, le 17 octobre (tiens un autre 17 octobre ?) Certains, comme vous le rappeliez, avaient marche des jours pour arriver a La Paz, certains, ceux de Patacamaya ne sont jamais arrives, ils ont fait face aux helicopteres de combats venus survoles les colonnes de marcheurs, pour, dans un premier temps intimides les manifestants, puis faute d’efficacite (la volonte des marcheurs etant plus forte que leur peur) les militaires ont ouvert le feu sur ces colonnes. Nous les avons retrouve cettte nuit sur la place San Francisco, beaucoup etaient de petits vieux, des abuelitos comme on les nomme ici avec le plus grand respect. Nous avons partage cette emotion avec eux, apres avoir partage les gaz, les penuries, la peur et l’espoir, pourtant cette nuit de liesse avait un gout amer. Nous pensions aux morts, a leur famille, nous pensions aussi a l’avenir et nous n’arrivions pas a l’imaginer meilleur.

Carlos Mesa a inaugure son investiture par un discours de principe sur l’Alto, epicentre des premiers combats. L’idee etait excellente. Il a promis que les responsables des morts seraient juges, je ne crois pas, pour en avoir discute avec eux, que le peuple bolivien le demandait. Pour les boliviens, il n’y a qu’un responsable, Goni. Le peuple ne reclamait pas de chasse aux sorcieres, Mesa a mis le doigt sur une bombe a retardement (on note d’ailleurs que Kirchner en Argentine a commence par desamorcer cette meme bombe apres son election). Mesa a la merite d’avoir voulu composer un gouvernement de personnes issues de milieux intellectuels sans parti (en verite beaucoup sont issus d’anciens partis d’extreme gauche aujourd’hui disparus), c’est une idee honorable a un moment ou, Mesa le souligne, "les partis politiques sont discredites". En partie oui, mais pas le MAS (parti d’Evo Morales), tout proche de gagner les elections en Juillet 2002. Morales ne s’arretera pas en si bon chemin. L’enjeu est important pour lui, au dela du challenge personnel (ancien cocalero, il est en passe de devenir President de la Republique de Bolivie, quelle revanche), c’est l’industrie de la feuille de coca qui est en jeu. Leader syndicaliste des producteurs de coca, Morales defend la production d’une culture ancestrale, mais avant tout defend face aux pressions americaines son propre gagne pain. Morales a donne un mois a Mesa, un mois de treve comme vous le rappelez dans votre article, mais si dans un mois "les campesinos, cocaleros et mineurs, les plus pauvres de ce pays (la Bolivie d’en bas, somme toute) ne notent pas d’amelioration dans leur vie, les manifestations et blocus reprendront." Autant dire que Mesa n’a aucune chance. Le MNR, parti de Goni demissionnaire ne le soutiendra pas davantage bien que Mesa ait demande aux parlementaires de le soutenir. Le Congres (Senat plus Assemblee nationale) reste majoritairement proche du MNR, l’ombre de Goni plane toujours, derriere lui, celle des US fait davantage d’ombre encore a Mesa. La premiere image officilelle de Mesa, avant meme sa nomination a la tete du pays mais alors que tout le monde savait qu’il allait etre nomme a paru le 17 octobre, dans l’apres midi, dans la Razon, quotidien proche du MNR : on y voyait Mesa serrant la main de l’ambassadeur des USA (joli cadeau d’adieu de Goni a son successuer Mesa).

Autant dire que l’image est mal passée parmi les boliviens. Pourtant, eux seuls sont prets a donner sa chance a Mesa : ancien journaliste, son image est bonne parmi la population. Ce sont les boliviens qui ont fait la revolution, mais ce sont les leaders politiques qui continuent de tirer les ficelles, eux memes tenus au bout d’une corde par les US. Le peuple n’a pas de quoi se rejouir et connaitra bientot a nouveau, je le crains, des moments tres difficiles. Cette nuit du 17 au 18 octobre 2003, le peuple bolivien s’est saoule sur la place San Francisco, nous nous sommes saoules avec eux, tout le monde savait, tout le monde le disait, le combat ne faisait que commencer.

La vie a repris a La Paz avec une incroyable rapidite, le lendemain du depart de Goni, le 18 octobre, il semblait qu’une eternite s’etait ecoulee depuis le depart du president et deux eternites au moins avaient du passe depuis les combats, la rue Sagarnaga en feu, les militaires sur la San francisco, les barricades. Les boliviens ont ont faculte evidente de survie, c’est leur seul salut.

Amities, Nicolas Vaslin

La Paz, le 23 octobre 2003